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Élodie Fondacci
Recommandation | 6 février
6 mn

L'Orwell qui venait du froid
Humour et effroi dans LoveStar, le roman déjanté de l'Islandais Andri Snær Magnason.

Andri Snær Magnason © DR
LoveStar, d'Andri Snær Magnason, © DR
Les choses ont commencé quand les sternes arctiques n’ont plus retrouvé le chemin qui les menait jusqu'au Pôle Sud mais sont apparues au-dessus du centre de Paris. Beaucoup de Français se sont mis à entasser les boîtes de conserves en prévision de la fin du monde, mais rien n’est arrivé. Peu de temps après pourtant, les papillons monarques furent saisis d'un étrange comportement. Eux qui de mémoire d'homme avaient toujours traversé l'Amérique pour migrer vers le Mexique sont partis subitement dans la direction opposée. Eux aussi avaient perdu le sens de l'orientation.
On a bien vite identifié l'origine de ces dérèglements. Les ondes des téléphones et des satellites saturaient à tel point le ciel que les animaux en perdaient leurs repères.
Est alors entré en jeu un groupe de scientifiques intrépides – ornithologues, spécialistes en chimie aéronautique, qui sous la houlette d'un individu charismatique surnommé LoveStar, s’est mis en tête que l'on pouvait comprendre comment fonctionnait la boussole interne de ces animaux migrateurs. Installés dans un hangar désaffecté de Reykjavik, il leur a fallu peu de temps pour découvrir comment transmettre des sons et des images entre les hommes grâce aux ondes des oiseaux. L'« homme sans fil » était né. En quelques années, le monde en fut transformé : on voyait désormais des individus parler tout seuls, en grande conversation avec des interlocuteurs invisibles. Les gens pouvaient éclater de rire en pleine rue, tout simplement parce que leur nerf optique était branché sur une chaîne qui diffusait une hilarante comédie, ou entrer en transe parce qu'une radio envoyait au groupe cible « punk aimant la techno » une musique littéralement hypnotique.
Les applications marketing étaient infinies. Les têtes de chacun étant constamment connectées, les annonceurs pouvaient viser directement les zones langagières du cerveau et concevoir des campagnes qui ne manquaient jamais leur but. Entendre son voisin s'écrier : « J’ai envie d'une bonne pizza ! Justement, Domino’s pizza fait moins 30% sur les calzone » était plus percutant que n'importe quel panneau publicitaire.
Sur ce monde là, LoveStar régnait en Démiurge absolu.
Il était devenu l'homme le plus puissant du monde.
L'homme qui avait tout inventé.
Il avait bâti son empire sur deux idées.
D'abord LoveMort.
Le concept était tout simple. Au lieu d'enterrer les morts et de les laisser se décomposer (qui voudrait faire ça à sa mère?), on les envoyait dans l'atmosphère de façon à ce que les dépouilles retombent vers le sol comme des étoiles filante tandis que la famille éplorée sanglotait et s'émerveillait. Nul avant LoveStar n'avait entrevu le territoire commercial que représentait la mort. Groupe cible ? L'humanité entière. Bénéfice annuel ? 900 milliards de couronnes.
Deuxième idée de génie : InLove. Chaque être humain a son âme sœur, qu'un ordinateur peut trouver pour quelques milliers de couronnes, assurant au couple un bonheur éternel car scientifiquement indiscutable. Et que se passera-t-il quand chacun aura été calculé ? « L’amour coulera comme une rivière de lait entre les frontières. Les guerres appartiendront au passé. La haine et la cupidité n'auront plus de place en ce monde. » Qui ne nourrirait pas un tel désir ?
Le problème du « meilleur des mondes », c'est quand il arrête de tourner rond. Ce qui va être le cas pour Indridi et Sigrid, les héros du livre, tombés amoureux avant d’être calculés, le jour où ils découvrent que leur vraie moitié est ailleurs…
Andri Snær Magnason © DR
Roman d'anticipation bargeot et formidable de l’Islandais Andri Snaer Magnason, LoveStar est une parabole écologiste et futuriste incroyablement plausible et inventive, une réflexion profonde sur la société de consommation. Où peuvent mener les avancées technologiques ? Ces statistiques, ces calculs censés nous simplifier la vie, peuvent-ils abolir notre libre arbitre ? Libérée du poids du choix, que deviendrait l'humanité ?
Ce n'est pas si fréquent, ce livre interroge, fait réfléchir, fait sourire, et il y a fort à parier qu'en sortant de ce joyeux cauchemar, vous hurliez à votre voisin : « LIS DONC LOVESTAR DE MAGNASON, C'EST UN ROMAN DU TONNERRE » sans que personne n'ait pris le contrôle de votre cerveau.
LoveStar, d'Andri Snær Magnason, traduit de l'islandais par Eric Boury, Zulma, 2015 (en livre de poche), 432 p., 21,50€.
Crédits photo : DR
Article paru dans le numéro #52 GENÈSE
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