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Pascal de Rauglaudre
BIG BANG Les Grands Entretiens | 17 mai , mis à jour le 26 juillet
13 mn

« Dessine-moi un Petit Prince »
Réaliser en France un film d'animation hollywoodien, Aton Soumache en rêvait et il l'a fait. Résultat : son film est en sélection officielle au Festival de Cannes.

Extrait du film d'animation Le Petit Prince réalisé par Mark Osborne d'après le livre d'Antoine de Saint-Exupéry © DR
Extrait du film d'animation Le Petit Prince réalisé par Mark Osborne d'après le livre d'Antoine de Saint-Exupéry © DR
Extrait du film d'animation Le Petit Prince réalisé par Mark Osborne d'après le livre d'Antoine de Saint-Exupéry © DR
Extrait du film d'animation Le Petit Prince réalisé par Mark Osborne d'après le livre d'Antoine de Saint-Exupéry © DR
Extrait du film d'animation Le Petit Prince réalisé par Mark Osborne d'après le livre d'Antoine de Saint-Exupéry © DR
Extrait du film d'animation Le Petit Prince réalisé par Mark Osborne d'après le livre d'Antoine de Saint-Exupéry © DR
« Faire un truc à la Pixar », c’était son rêve. Aton Soumache avait déjà à son actif trois longs métrages d’animation, dont Renaissance, devenu culte dans les milieux de l’animation, et il était aussi l’un des trois plus gros producteurs européens de séries télévisées. Mais pour réaliser son rêve, il devait aller plus loin. Avec son associé Dimitri Rassam, au sein de leur studio ON Entertainment, il s’est donc attaqué à un monstre sacré : Le Petit Prince. Résultat : le plus gros film d’animation jamais produit en dehors des studios américains, le plus gros budget français de l’année (60 millions d’euros), et une sélection officielle hors-compétition au Festival de Cannes 2015. Une aventure hors normes qu'il nous raconte en exclusivité.

Pluris – Pourquoi faire un film d’animation en France ?

Aton Soumache – Parce que la France est depuis trente ans le troisième pays producteur et le deuxième pays exportateur de films d’animation du monde, grâce au soutien de l’État et du CNC. Souviens-toi d’Inspecteur Gadget, d’Ulysse 31… Elle a les talents, l’expertise, une solide culture graphique et les meilleures écoles d’animation : Sup Info Com et les Gobelins. Elle offre la meilleure synthèse entre le manga japonais, le comics américain et la bande dessinée franco-belge. Son cinéma d’auteur est très pointu : Persépolis, Valse avec Bachir, Kirikou… Et la deuxième langue parlée dans les studios à Hollywood, c'est le français : regarde les génériques des films. C’est une vraie fierté. On a donc les talents pour réaliser de grands films d’animation à la Pixar. Ce qui nous manque, c’est l’accès aux moyens financiers. C’est normal : le français est beaucoup moins répandu que l’anglais, et ça limite l’accès aux financements.
Aton Soumache, producteur du film d'animation Le Petit Prince © DR
Aton Soumache, producteur du film d'animation Le Petit Prince

Dans ces conditions, pourquoi as-tu choisi un réalisateur américain ?

Nous n’avons pas cherché à tout prix à recruter un Américain, nous voulions juste trouver le meilleur talent pour craquer le code du Petit Prince, c’est tout. On a sollicité Miyazaki et beaucoup de metteurs en scène, scénaristes, producteurs de jeux vidéos français. Tous ont décliné. Finalement, nous sommes allés aux États-Unis avec Dimitri, et nous avons rencontré Mark Osborne, le génial réalisateur de Kung Fu Panda, le plus gros succès du cinéma d’animation en Chine. Il s’était montré très respectueux de deux piliers de la culture chinoise, le panda et le kung fu, tout en restant drôle. C’était la preuve qu’il savait travailler sérieusement sur les codes. Et puis on s’est rendu compte que le sens inouï du storytelling américain serait très utile pour un univers riche comme celui du Petit Prince.

Comment Mark Osborne vous a-t-il reçu ?

Il a d’abord dit qu’il n’était pas intéressé, œuvre trop sacrée, inadaptable. Une semaine après, il a appelé Dimitri à Los Angeles : il avait réfléchi et voulait nous soumettre une idée. Le Petit Prince, ça l’interpelait, car sa femme lui avait offert un exemplaire quand ils étaient étudiants. Et puis il est newyorkais, et Le Petit Prince a été écrit à New York.

Qu’est-ce qui t’a séduit dans son approche ?

Au début, on était un peu méfiant, on craignait ses demandes extravagantes. Mais il a eu une vision géniale : raconter l’histoire d’une petite fille qui découvre le contenu du livre dans un monde où il n’a jamais été publié. Elle rencontre un vieil aviateur un peu fou qui a vu un astéroïde, vécu avec des extra-terrestres… Sur les murs de sa maison, elle voit des pages qui évoquent sa rencontre avec le Petit Prince, elle va y croire et entrer dans son histoire. C’est une mise en abîme très intelligente en même temps qu’une ode à l’enfance. On n’adapte pas le livre, puisqu’on le découvre au cours du film, on ne l’interprète pas non plus puisque on n’invente pas des étapes pour combler celles qui manquent. Non, on respecte l’œuvre telle qu’elle est. Le personnage féminin renforce le point de vue familial et universel du roman. C’est la grande force de l'idée de Mark, qui n’est pas crispé sur l’œuvre comme nous : il garde une bonne distance pour lui rendre hommage sans jamais la trahir. La Succession Saint-Exupéry a été très emballée.

Et techniquement, comment avez-vous fait ?

La vie de la petite fille est comme dans les films de Pixar, en CG Stop motion très haut de gamme. Mais à chaque fois qu’on rentre dans les pages du livre, on est dans du pur Stop motion [une technique d’animation qui crée un mouvement à partir d’objets réels immobiles]. Mark est allé consulter les croquis originaux de Saint-Exupéry à la Morgan Library, à New York, exécutés sur du papier à cigarette : jamais un personnage n’est dessiné deux fois de la même façon. Il a été sidéré par leur qualité, et il a exigé de pousser la technique du Stop motion le plus loin possible, pour restituer cette fragilité, cette irrégularité, ce côté aléatoire. Résultat : tous les passages iconiques du Petit Prince sont animés en papier mâché, avec un niveau exceptionnel d’animation et sans aucun élément numérique. On a bossé avec les plus grands ingénieurs papier, les plus belles technologies. Autour de nous, ce choix a fait peur, on nous disait de le cacher dans la bande-annonce, parce que ça faisait film d’auteur indépendant. Mais quand je vois le film, je sais que Mark avait raison.

Pourquoi Le Petit Prince est-il une œuvre si difficile à adapter ?

C’est une œuvre d’auteur pleine de pudeur, qui nous renvoie à nous-mêmes et à notre enfance. Son problème, m’a confié Luc Besson, c’est que chaque lecteur en a une expérience très personnelle, à l’opposé du cinéma qui propose le même point de vue à tout le monde. D’où l’impossibilité de son adaptation au cinéma. Orson Welles s’y était cassé les dents avec Walt Disney en 1943. Tout le livre sous-tend une chose : l’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur. Cette invisibilité, c’est la force du livre, mais va transposer ça en images ! En même temps c’est un sujet universel comme Peter Pan, de James Barrie, ou Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll, dont Walt Disney a tiré deux chefs-d’œuvre graphiques.

N’est-ce pas une facilité de travailler sur des œuvres très connues ?

Non parce qu’elles ne le sont pas forcément dans le support sur lequel on travaille. Adapter, ce n’est pas seulement reprendre le contenu. Les transpositions graphique, visuelle, musicale, sont en elles-mêmes des créations originales ; des musiciens, dessinateurs, scénaristes vont produire chacun une œuvre originale. La charge créative reste donc énorme. De plus, faire exister une création originale, c’est très difficile, même pour des Américains, malgré leurs millions de dollars et leurs réseaux de distribution. Si en tant que producteur indépendant, je vise le succès, adapter une icône mondiale est une bonne façon de créer l’événement à l’international, car j’achète une dynamique de marketing. Mais attention, ça reste un formidable challenge : on est attendu à la kalachnikov et beaucoup d’adaptations ne fonctionnent pas du tout !

Comment as-tu monté le financement ?

Ça n’a pas été facile, c’est une véritable Tour de Babel, qu’on a dû monter brique par brique ! Notre ambition, c’était de faire un grand film. Du coup, la prise de risque en amont a été très lourde, entre l’acquisition des droits, la recherche des talents, la construction du scénario, la réalisation d’un pitch graphique pour convaincre les investisseurs : tout ça coûte déjà très cher. Après cette étape, Dimitri, Mark et moi sommes partis en tournée mondiale, comme des rock stars, pour pitcher tous les gros partenaires. Mais on avait des atouts : une expérience reconnue, une expertise technique, un réalisateur hollywoodien venu travailler chez nous à Paris. Orange Studio nous a très tôt fait confiance, et à la fin, on a eu Paramount France et USA, Warner Allemagne et Japon.

Es-tu inquiet ?

Un peu, oui, la pression est énorme. Au départ, on avait budgété plus petit. L’ambition est montée avec la vision de Mark. Rien que la partie du film en Stop motion, qui dure 14-15 min, a nécessité un an et demi de travail et coûté 15 % du budget. Le metteur en scène l’exigeait, et on l’a soutenu. On aurait pu choisir une autre technique, la 3D par exemple, mais ça n’aurait pas rendu le même effet. Techniquement et visuellement, on est au même niveau que les Américains, pour 15 à 20 millions de dollars moins cher. Aujourd’hui, le film est là, il doit rencontrer son public, je lui ai donné toutes ses chances. Forcément, j’ai un petit coup de mou, j’ai mis tellement d’énergie.

Qu’est-ce que cette colossale aventure va changer pour toi ?

En tant que producteur de dessin animé, je rêvais d’un challenge de ce genre. Produire Le Petit Prince, recruter le réalisateur de Kung Fu Panda, monter le plus gros budget de l’histoire du cinéma français d’animation, et finir à Cannes, clairement, en termes de carrière de producteur, c’est un aboutissement, un achievement, comme disent les Américains. Pour l’entreprise, c’est un vrai game changer : si le film marche bien, on change de paradigme économique et donc de manière de travailler. D’un coup, on va entrer dans le top 7 ou 8 des plus gros studios d’animation du monde, aux côtés de Dreamworks, Pixar, Sony !
 Sortie du Petit Prince sur les écrans : le 29 juillet 2015.
Crédits photo : DR
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Article paru dans le numéro #66 ANIMÉS
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