Fermer
Olivier de Cointet
11 mn
Il s’est fait une spécialité de rapporter de ses plongées des images inédites, époustouflantes et servant la recherche scientifique. Après avoir découvert à plus de 100 mètres de profondeur le cœlacanthe, poisson légendaire vieux de millions d’années que l’on croyait éteint, Laurent Ballesta signe, avec le soutien de Blancpain, Le mystère mérou. Ayant passé 24 heures au milieu de 18 000 mérous, il a filmé les quelques minutes durant lesquelles chaque année ils se reproduisent. Rencontre avec un aventurier.
Laurent Ballesta - Le mystère mérou,  Gombessa II, Fakarava © DR

Laurent Ballesta - Le mystère mérou, Gombessa II, Fakarava

Pluris – Pourquoi filmer le mérou à cet endroit de Polynésie ?
Laurent Ballesta – Cet écosystème est un concentré d’océan. Après les cinq semaines d’expédition, j’avais l’impression d’avoir passé le reste de ma vie dans un dortoir où il ne se passait rien, tellement c’était intense. Peu importe où je regardais, il se passait quelque chose. Un poisson mangeait l’autre, un autre s’enfuyait, ailleurs des parades de séduction. C’est une période très particulière. Les mérous se sont sélectionnés au cours des millénaires pour attendre la pleine lune de juillet, celle qui vient juste après le solstice ou les marées sont importantes. Ils savent que le courant va être très fort, gage de meilleure dissémination de leurs œufs. Et il faut être là le jour j, car la reproduction se fait en un jour, en une heure à peine.

Cette rencontre produit-elle de la tension ?
On décompte 18 000 mérous sur un quart de terrain de foot. Ils mangent tout et sont vite affamés, les mâles surtout, car les femelles sont tellement gonflées d’œufs qu’elles ne peuvent plus se nourrir. Les mâles passent les journées à se battre, et sont lacérés de partout. Ils ne se cachent pas quand la nuit vient car ils sont trop nombreux. C’est alors que les requins en profitent. On en a décompté plus de 700, un record du monde ! Le jour, ils sont léthargiques, en pleine eau. Quand la nuit tombe et que les mérous tentent de se reposer, les requins descendent et sont à l’affût du moindre bruit, de la moindre anomalie. Tous les poissons se posent au fond pour dormir, et les requins les cherchent. Au moment où on les bouscule, ils réagissent violemment, tapent un corail, et c’est là qu’attiré par le bruit, 1, 10, et plus de 100 requins la seconde d’après se précipitent à la recherche de leur proie. C’est instantané. Le poisson n’a évidemment aucune chance. Tout va très vite !
Comment ramène-t-on des images d’une telle intensité ?
On filme avec des caméras fantômes, mille images par seconde. Elles viennent directement de Roland Garros car elles sont utilisées pour voir au ralenti si les balles touchent la ligne ou pas. Et il nous fallait ça, car à l’œil nu c’est le chaos total, ça va trop vite. Les scènes les plus impressionnantes ne sont pas quand un requin attrape le poisson, mais précisément quand il le rate. Parfois le requin arrache quelques écailles, et le poisson se contorsionne pour échapper au premier et en général tombe dans la gueule du deuxième. Et tout ça on l’a en image, c’est inédit ! On a estimé que 350 kg de poisson étaient dévorés chaque nuit.
Le mystère mérou par Laurent Ballesta  © DR
Extrait du film « Le mystère mérou » par Laurent Ballesta
Vivre au milieu de ces requins, quel effet ça fait ?
Les requins font entre 1,5 m et 2,2 m et comme ils sont à l’affût du moindre bruit, ils étaient tout le temps sur moi. Parce que même avec nos scaphandres extrêmement silencieux, on reste des plongeurs, donc on fait du bruit. D’ailleurs on croit connaître ce que sont les attaques de requin, parce qu’on descend dans une cage avec du poisson mort pour les attirer. La réalité, c’est qu’on les réveille et qu’ils sont alors très lents. Un requin, la nuit, c’est tout autre chose, un monstre de violence et de vitesse d’exécution. J’ai été bluffé, et pourtant dans l’équipe il y a des vieux de la vieille, des mecs qui ont le sentiment d’avoir tout vu. On était comme des gamins, on sortait de l’eau à 4 heures du matin en tremblant de partout, surexcités, euphoriques tellement on avait vu des choses dingues.
Comment vous êtes-vous intégrés à cet univers ?
On y est allé crescendo, la nuit, d’abord une heure, puis deux, puis quatre. Au début on gardait nos distances. Au bout de quelques jours on était dans la mêlée parce qu’on sentait qu’ils savaient nous distinguer. Cela dit, il y a plein de scènes impressionnantes dans le film où les requins nous rentrent dedans, nous arrachent l’appareil photo des bras, parce que ça bouscule ! Le nez tape, mais il n’y a pas de morsure. Le danger ce n’est pas eux mais leurs prédateurs, c’est à dire les très grands requins : le requin tigre, ou marteau. Mais ils sont très rares. En préparation, une fois, on a vu un grand requin marteau de 4 à 5 m de long et pesant 700 kg. Lui est capable d’attraper un requin de 2 m et de partir avec.
Ce sont des plongées en solitaire ou en équipe ?
Je suis resté 24 heures sous l’eau. De jour j’étais seul. Je déjeunais toutes les six heures, par sécurité, et faisais un ravitaillement de gaz. J’aurais pu rester 12 heures et ne changer qu’une fois par 24 heures, mais par sécurité on l’a fait plus souvent. J’étais seul le jour, et quand on a vu comment cela se passait de nuit, on a convenu que les copains allaient se succéder. Chacun est venu trois heures en restant à 10 m de profondeur. Ils m’éclairaient par dessus. J’avais ainsi un disque de lumière au-dessus de moi pour voir les requins à distance plutôt qu’au dernier moment
Au-delà des images, cette expédition avait-elle un but scientifique ?
Oui, l’idée était de suivre toutes les étapes du comportement de ces mérous. Leurs comportements sociaux dans la journée : parades, combats entre mâles, lieux privilégiés, gros au milieu et petits en périphérie… Et la nuit, observer comment ils se cachaient, étudier leur stratégie. Beaucoup d’entre eux se font dévorer, mais par rapport à des espèces moins nombreuses ils ne s’en sortaient pas mal !
Le mystère mérou par Laurent Ballesta  © DR
Extrait du film « Le mystère mérou » par Laurent Ballesta
Qu’avez vous appris ?
Le vrai mystère scientifique était de comprendre pourquoi tous ces mérous se retrouvent, attendent pendant quatre semaines alors qu’à la fin, la reproduction ne se fait pas avec un mâle et une femelle dans un coin, c’est une espèce d’orgie ou tout le monde se jette en l’air, les femelles projettent leurs œufs, les mâles les ensemencent par dessus, et le courant mélange tout. Donc pourquoi s’être fait dévoré pendant quatre semaines chaque nuit pour au final une reproduction anarchique ? En fait, elle ne l’est qu’en surface. En regardant à mille images par seconde, on s’aperçoit qu’il y a une hiérarchie. Quand les mâles ont gagné les combats, ils ne gagnent pas l’exclusivité, mais la priorité, et elle est d’une micro seconde. On voit très bien au ralenti qu’un mâle et une femelle qui commencent une chorégraphie forment un couple. Ils montent vers la surface et ont déjà pondu, quand dix autres mâles opportunistes convergent, mais ont perdu. Et ce sont les images au ralenti qui nous l’ont montré.
Quelles prochaines grandes expéditions ?
Fin de l’année en Antarctique, pour étudier le lien entre l’écosystème de la surface, qui est assez bien connu, composé de glace, les manchots, les lions de mer, les mammifères, le plancton, etc., et les écosystèmes profonds, très peu connus, à peine étudiés. Nous avons des images scientifiques mais pas naturalistes. Nous allons tenter de descendre à 100 m sur les récifs coralliens où vivent des éponges, des coraux mous, des crustacés, des poissons, etc. Ce sera un vrai challenge de plongée car on cumule toutes les difficultés : c’est profond, c’est froid, et dans une grotte. On est sous la glace, il n’y a plus qu’une entrée, et une sortie.
Le mystère mérou par Laurent Ballesta  © DR
Le mystère mérou par Laurent Ballesta  © DR
Le mystère mérou par Laurent Ballesta  © DR
Le mystère mérou par Laurent Ballesta  © DR
Le mystère mérou par Laurent Ballesta  © DR
 Le mystère mérou, sur Arte, le 11 juillet 2015, à 20h50.
Un projet réalisé avec le soutien de Blancpain.
Crédits photo : DR
Partager :
Article paru dans le numéro #73 AQUATIQUE
Recevoir le magazine Inscrivez-vous pour recevoir chaque semaine l'essentiel de la culture, du business et de l'art de vivre.
Fermer
Noces sanglantes en Polynésie à un ami.
(*) Obligatoire
Fermer
Modifiez votre mot de passe
Fermer
Veuillez saisir votre identifiant
Fermer
Bienvenue sur Pluris
, complétez le formulaire pour terminer votre inscription.