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Olivier de Cointet
Entretien | 30 août
« Il y a des stylistes qui organisent leur collection pour qu’elle soit dans les tendances et il y a des créateurs en rupture avec le marché, qui font avancer l’histoire du costume. » C’est ainsi que Didier Grumbach, Président d’honneur de la Fédération française de la couture, du prêt-à-porter des couturiers et des créateurs de mode, introduit Jean-Charles de Castelbajac. Et d’ajouter avec respect : « C’est un artiste qui a changé l’histoire du costume. » La complicité entre les deux hommes a conduit Jean-Charles de Castelbajac à nous confier quelques enseignements passionnants sur la mode, la création, l’art et la beauté.

L’élégance

Un jour mon père me dit : « Je t’emmène à la chasse en Angleterre. » J’avais 11 ans, et j’étais l’un des rares petits garçons à y assister. Nous sommes arrivés dans le Somerset, une région où il pleut tout le temps. Nous attendions devant un manoir extraordinaire, avec d’autres personnes très élégantes qui sentaient l’animal, car sous la pluie, le tweed a une odeur animale. Puis la porte du manoir s’est ouverte, et j’ai vu ce qui est resté pour moi le summum de l’élégance : un personnage qui avait un knicker, un pantalon court en tweed, une veste très bien coupée à la Savile Row, une ceinture en tweed qui coupait sa silhouette, et un bras effectuant un geste d’une élégance folle et tenant un fusil, un Purdey, fait sur mesure. Le fin du fin. Il avait un petit chapeau un peu perché, et surtout au bout de ses mains, des gants Mapa roses. Et ça ne semblait choquer personne ! Mon père me dit : « Ce sont les Anglais, Jean-Charles. » Et je lui réponds : « Je veux être Anglais. » De ce jour-là, je l’ai appelé Daddy.
 © DR
« Si la mode n’est pas habitée par celui qui la crée, si elle n’est pas construite sur des souvenirs, sur une forme de mélancolie proactive, c’est un simple produit, ce n’est plus de la mode. »

La beauté

Ma définition de la beauté, c’est celle de l’accident, de la rupture. Au début, je n’aimais pas la soie, ni ce qui était doux, je n’étais habité que par ce qui était rude et avait une histoire. Le grenier familial contenait des vêtements tachés de sang, qui avaient fait les batailles, des vêtements imprégnés de sueur. Quand je vois le plus vieux T-shirt de France à Notre-Dame, c’est-à-dire le vêtement de pénitence de Saint Louis, je suis bouleversé. Mon propos n’a jamais été de faire du glamour ou de faire de la beauté, mais de troubler. Roger Tallon me disait toujours : « Le designer est là pour répondre à une question, qu’il fasse de la mode ou du design industriel, sur le confort, l’esthétisme, la sensualité, alors que l’artiste, lui, est là pour poser les questions. » J’ai toujours été sur ce fil entre les deux.

La fonction

Farrah Fawcett-Majors, de la série Drôles de dames, voulait que je l’habille pour une série dans laquelle les femmes seraient plus fortes que les hommes. Je lui dis : « Envoyez-moi toute votre garde-robe de sport. » J’ai reçu deux semaines après un paquet avec des vêtements de tennis, des joggings, et j’ai pris dans mon atelier une assistante qui a tout diminué en taille XXS. Elle se penchait au tennis, c’était extrêmement sensuel. Elle pouvait à peine fermer ses joggings. C’est ainsi que nous avons créé le look de Farrah, qui est devenu extrêmement populaire. Cette réécriture du sportswear américain, à partir de 1974 avec Farrah Fawcett, signait mon acte d’amour pour les États-Unis. Ensuite j’ai travaillé avec Woody Allen, Eddy Murphy dans Un prince à New York, et Robin Williams dans Mrs. Doubtfire. J’aimais la contrainte de la fonction. Mes publicités des années 80, Iceberg, par exemple, sont toujours construites comme les blasons anciens, selon une dimension chromatique de géométrie et d’équilibre.
JMJ 1997 © DR
Lady Gaga © DR
Invitation à la présentation de la collection Femme Hiver 90 / 91 © Keith Haring
Daft punk by JCDC © Jean-Baptiste Mondino
Robert Combas X JCDC © DR
Jean-Charles de Castelbajac © DR
JCDC / Andy Wharol © Oliviero Toscani

Le décloisonnement et le danger

À partir de 1990, j’ai fait réaliser mes décors de défilé par Pierre Bismuth, Michel Gondry et Xavier Veilhan, et composer mes musiques par Malcolm McLaren ou Grace Jones. Je n’avais qu’une idée : le décloisonnement, la fusion. Voyez Montaigne : « Il n’y a pas d’idée sans être deux ». Et comme j’étais toujours le roi de l’appropriation, je prenais l’histoire de France et les couleurs des drapeaux que je faisais miennes. En 90, j’applique la négation du vêtement et je décide que ça va devenir des robes-tableaux. J’ai demandé à Keith Haring, à Combas, à Ben pour ces réalisations. J’étais plus proche de groupes de rock, de philosophes comme Deleuze ou de plasticiens comme Robert Malaval, que de groupes de créateurs de mode. Ce qui me plaisait dans la mode, c’était l’idée du danger. J’avais rendez-vous tous les six mois pour un défilé et il fallait qu’il soit un climax, une performance, avec des musiciens, de l’olfactif, dans les endroits les plus étranges, les plus habités par les fantômes.

La générosité et l’incarnation

Dans la création aujourd’hui, il y a un acte de générosité et de partage, basé sur l’histoire. On oublie trop l’histoire, mais elle est toutes nos racines ! J’ai beaucoup plus appris de l’histoire que de mes expériences personnelles. C’est aussi la transmission. Il n’y a pas de pérennité égoïste. Quand on a le pouvoir, l’ombre d’un pouvoir, on est toujours dans la fragilité de l’instant où on va disparaître. Kant disait : « Toute intuition sans concept n’aboutit pas. » Si la mode n’est pas habitée par celui qui la crée, si elle n’est pas construite sur des souvenirs, sur des blessures, sur une forme de mélancolie proactive, c’est un produit, ce n’est plus de la mode.
Pour en savoir plus sur la Société des Amis du MNAM et Perspective qui a organisé cette rencontre : Adhésions
Jean-Charles de Castelbajac / Performance ADP Juillet 2015 © Guilhem de Castelbajac
Jean-Charles de Castelbajac / Performance Orly ADP Juillet 2015 © Guilhem de Castelbajac
Jean-Charles de Castelbajac / Performance Orly ADP Juillet 2015 © Guilhem de Castelbajac
Jean-Charles de Castelbajac / Performance Orly ADP Juillet 2015 © Guilhem de Castelbajac
Jean-Charles de Castelbajac / Performance ADP Juillet 2015 © Guilhem de Castelbajac
Jean-Charles de Castelbajac / Performance ADP Juillet 2015 © Guilhem de Castelbajac
Jean-Charles de Castelbajac / Performance ADP Juillet 2015 © Guilhem de Castelbajac
Crédits photo : Oliviero Toscani, Keith Haring, Jean-Baptiste Mondino, Guilhem de Castelbajac, DR
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Article paru dans le numéro #76 REPARTIR
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