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Marine Béard
News | 19 sept.
6 mn

Venise ou la tentation du lucre
La Biennale de Venise est-elle un sublime incubateur d'artistes ou une vaste foire commerciale ? Ça se discute.

Pavillon France Biennale de Venise © DR
En visitant l’exposition de Marco Maggi chez Xippas en ce début de rentrée, et en me promenant parmi les stands de la foire de Bâle, la même phrase est revenue régulièrement à mes oreilles : « Vous l’avez certainement vu à la Biennale de Venise », ou encore « L’artiste présente un projet à Venise », « Il a été sélectionné pour le pavillon international à Venise. » J’ai fini par me demander : la Biennale de Venise reste-t-elle un pur écosystème de l'art contemporain ou est-elle devenue une vaste foire commerciale ?
La Biennale, qui célèbre cette année ses 120 ans, n’est pas censée être une foire commerciale. Pourtant aujourd’hui, on peut y acheter plein de choses – au-delà des billets (25 euros tout de même).
D’abord des œuvres – pour ceux qui en ont les moyens. Celles qui sont produites pour l’occasion ont vocation à rejoindre des collections, privées ou publiques. D’ailleurs les journées d’ouverture ressemblent au grand mercato de l’été avec des sommes en jeu toujours plus importantes.
Si elles ont déjà trouvé preneur, les galeries représentant les artistes feront tout leur possible pour trouver une œuvre équivalente à ceux qui en réclament. Si l’œuvre est trop onéreuse, les acheteurs peuvent se tourner vers des produits dérivés. Par exemple, une édition limitée de bouteilles de téquilas, dont l’étiquette écrite à la main par le père de l’artiste reprend des citations du démon de L’Exorciste, ou encore des cartes pop-ups.
Autre possibilité : acquérir un livre d’artiste ou un catalogue, parfois accompagnés du fameux Tote bag qui constitue un signe de reconnaissance parmi les collectionneurs et les étudiants en art.
Enfin, si l’art n’est pas votre tasse de thé, si, perdu dans Venise, vous êtes arrivé par hasard jusqu’aux Giardinis, pensant que ce sont de simples jardins, il vous reste toujours la possibilité d’acheter une montre Swatch, après avoir parcouru le jardin réalisé pour la marque par Joanna Vasconcelos.

Acteurs incontournables

Pour les galeries et les artistes, il serait dommage, en ces temps de disette financière, de ne pas profiter de l’audience toujours croissante de l’événement pour récolter la manne des annonceurs. Comment, dans ces conditions, la Biennale peut-elle conserver son âme ? Peut-elle s’extraire des enjeux économiques de l’art contemporain ?
Reconnaissons au commissaire choisi cette année, Okwui Enwezor, d’avoir manifesté sa conscience du problème : il a choisi de faire lire tous les jours Le Capital de Karl Marx. C’est délicieusement provocateur et nostalgique, et les hôtes des yachts accostés le long des quais ont beaucoup apprécié l’ironie.
Sa volonté de renouveler le regard en s’extrayant des réseaux américains et ouest-européens a été louée. Mais comment financer la production d’une œuvre et la venue d’un artiste, et défendre une démarche innovante sans passer par les acteurs incontournables que sont les grandes galeries ou les grands collectionneurs, qui restent parisiens, new-yorkais, londoniens ou berlinois ?
La preuve par l’exemple. Les œuvres de Rirkrit Tiravanija, Demonstration Drawings, de 2007, sont celles d’un artiste né en Argentine et d’ascendance thaïlandaise, qui vit une partie de l’année à New York. Il est notamment représenté par la galerie new-yorkaise Gavin Brown’s Entreprise. L’œuvre concernée a été prêtée par Craig Robins, collectionneur américain ayant fait fortune dans l’immobilier. Victor Man, d’origine roumaine, vit dans son pays mais également à Berlin. Il est représenté par une autre galerie new-yorkaise, Gladstone. Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, d’origine libanaise, vivent en partie à Paris et leur œuvre est défendue par la galerie de Fabienne Leclerc à Paris et CRG à New York.
Les exemples pourraient être égrenés à l’infini. Pour tous les artistes de toutes les origines, le processus de validation continue de passer par ces centres incontournables que sont Paris, Londres, Berlin et New York, et cela, Venise ne peut rien y changer, quoi que fasse son commissaire.
L’indépendance et le renouvellement du regard ne peuvent se passer d’une réflexion de fond sur le financement de l’émergence et de la production des œuvres, y compris et surtout dans le cadre d’évènements « non commerciaux ». Reste les évènements collatéraux pour se laisser vraiment surprendre… et ceux qui restent à imaginer.
Crédits photo : DR
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Article paru dans le numéro #79 VENISES
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