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Adrien Pollin
Recommandation | 21 janvier
9 mn

Quand la pop chante en français
Ringard, le français ? Pas pour les nouveaux groupes de l'Hexagone qui n'hésitent plus à chanter dans leur langue.

En 2016, la pop se chante en français - Bagarre © DR
« Le rock français, c’est comme le vin anglais », raillait John Lennon. Longtemps boudée par les musiciens de la scène pop, la langue française était considérée comme kitsch. Redeviendrait-elle in ?
Certes, mieux vaut ne pas s'attarder sur le classement des vingt meilleures ventes de disques de 2015 : avec Francis Cabrel, Johnny Halliday ou Mylène Farmer, il n'y a pas de quoi s'extasier. Pas de nouvelle tendance non plus avec les artistes très mainstream de la scène rap : Soprano, Maitre Gims et Black M – n’en déplaise à ses détracteurs, en France, le hip-hop est le genre le plus fidèle à la langue de Molière.

Un aboiement continuel

Si le français se scande volontiers, c’est le chant lui-même qui pose problème. Ce constat ne date pas d'hier, car déjà Jean Jacques Rousseau, en 1753, moquait la sécheresse musicale du français dans sa Lettre sur la musique française : « Il n’y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce que la langue n’en est pas susceptible ; le chant français n’est qu’un aboiement continuel (…) les Français n’ont point de musique et ne peuvent en avoir ; ou si jamais ils en ont une ce sera tant pis pour eux. » (extrait des Œuvres complètes, Vol. 10, dans la collection La Pléiade).
Pas facile non plus de succéder à des monstres sacrés comme Gainsbourg, Brel, Barbara et autres, qui ont réussi à transcender l’abondance de consonnes et d’expressions nasales, par une ligne vocale digne d’un électrocardiogramme plat. Dans les années 90, Noir Désir et Louise Attaque ont renoué avec une tradition poétique en parvenant à se détacher de l'imagerie kitsch qui colle à la chanson traditionnelle. Mais les groupes versaillais de la French Touch des années 2000, Daft Punk, Justice, Phoenix ou Air, avides de reconnaissance internationale, ont privilégié l'anglais, instrument de musique à part entière, tandis que le français se cantonnait à la littérature.

Mélodies françaises

Faire de la variété aux textes pauvres, ou recourir à l’anglais, jugé naturellement mélodieux ? Cruel dilemme pour les artistes pop. Pourtant, cela n’a pas rebuté Christine and The Queen, par exemple, dont l’album Chaleur Humaine s’est vendu à plus de 417 000 exemplaires en 2015. Et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg.
Prolifiques, les enfants terribles du label Entreprise offrent d’autres beaux exemples. Créée en 2012, la division exclusivement francophone de la maison de disque 3rd Side Records se veut à l'avant-garde de la nouvelle scène, avec pour ambition artistique de « dénicher des groupes à la fois frondeurs et populaires ». C’est le cas de Bagarre dont la musique hybride entre techno primaire et synthé pop légère, rappelle à la fois Niagara pour sa légèreté, NTM pour l’attitude et le son, avec le désir de s’adresser directement au public. Il ne manque pas de rappeler que l’on ne demande pas au rap français de chanter dans une autre langue.
« Dans ta tête y’a des bruits, tu te sens animale Tu restes dans ton lit, quand tu dis 'je' t’as mal. »
(Le Gouffre, Bagarre)


En 2016, la pop se chante en français - Grand Blanc © DR

Grand Blanc

Que ce soit Grand Blanc, tenant rock du label aux fulgurances dignes de René Char que le quatuor de Metz cite pour expliquer sa passion des métaphores.
« Ces mots qui vont venir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux » ; « Dénuer les fils, dénuder les filles, t’es branché, t’es sur secteur » (Samedi La Nuit, Grand Blanc)
Ou bien Fishbach, parfaite égérie rétro de la pop des années 80, ces artistes partagent une vertu : « faire entendre le français comme une langue étrangère », ce qui est le critère de l’émotion musicale de notre langue, selon Agnès Gayraud, normalienne et agrégée de philosophie spécialiste de la musique. Pour Fishbach c’est bien la folie, « on se permet de dire des choses impossibles », qui fait la beauté du français.
« Parachutiste de toi, serai-je une cible ? »
(Fishbach, Mortel)

Flavien Berger

Et ces qualités qui vont en s’amplifiant ne sont pas exclusives aux artistes d’Entreprise : Flavien Berger, avec son album Léviathan signé chez Pan European Recording et encensé par la critique, affiche des tessitures sonores rétro avec des synthétiseurs analogiques et une voix rappelant Étienne Daho, parenté lointaine qui se retrouve dans un projet affiché de ne vouloir faire que des chansons d’amour, et pour meilleur médium, sa langue natale.
« La nuit tombe sur la crique et la roche pleure des couleurs, dans l’eau calme galactique tu n’as plus de peur, plus de douleur »
(Océan Rouge, Flavien Berger)

Minuit et Feu ! Chatterton

Le groupe Minuit, qui signe chez le label Because, vous évoque un clone des Rita Mitsouko ? Normal, il est fondé par les enfants de Catherine Ringer et Fred Chichin, héritiers évidents du chant en français.
«Tu as le poil qui s'hérisse Frissons à l'orée du jour Le vent se lève Tu as la gorge qui se serre Car ton coeur en ligne de mire Se prépare au grand sursaut Même si tu glisses »
(Roule, Minuit).
Feu ! Chatterton, quintet dandy et poète, digne de Léo Ferré, venu à la chanson d’abord par gout de l’écriture, surfe régulièrement sur les ondes de Radio France en gardant son statut de groupe indépendant.
« Combien de lâches sont venus ici, Courir chimères à coup de fusils ? Ivres de gloire ont-ils pensé que ton cœur Serait conquis percé de flèches et de rancœur Comme tes côtes mexicaines ! De Malinche, de Malinche Il n'y en aura qu'une »
(La Malinche, Feu ! Chatterton)
Le phénomène touche même la sphère underground. Défricheur de perles pops sur tout le territoire national, le collectif La Souterraine, créé en 2014, fonctionne comme un laboratoire expérimental dont les compilations en téléchargement libre s’imposent aux oreilles des mélomanes avertis et des professionnels. Pour Benjamin Caschera, l’un des fondateurs, la seule velléité du projet consiste à « établir l’archéologie du futur de la musique en français », en diversifiant dans le même temps l’offre musicale restreinte proposée par les médias classiques et « cools ».
Dommage que ni John Lennon ni Jean-Jacques Rousseau n'aient connu les années 2015-2016 : ils auraient assisté à un vrai renouveau de la pop « à la française », porté une génération avide de renouer avec la poésie de sa langue natale.
Crédits photo : DR
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Article paru dans le numéro #95 TEMPÊTES
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