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François Delaroière
Reportage | 17 janvier
9 mn

Fujian, province subtropicale du Sud-Est de la Chine, fin de journée de juin

Genou en terre, la tête penchée comme en prière, Maître Tseng, l'une des meilleures expertes en thé du monde, inhale doucement des feuilles de thé serrées entre ses mains jointes. Les yeux mi-clos, le visage à la fois calme et intensément en éveil, elle semble ne faire qu’un avec le thé. Autour d’elle, des paysans attendent le verdict, immobiles, dans une sorte de recueillement. Maître Tseng relève alors la tête et, forte des informations puisées dans ce dialogue silencieux avec la feuille, livre ses instructions avec précision : de celles-ci dépendra la qualité de ce thé wulong. En écho à sa voix douce, le contremaître éructe des ordres qui se répandent instantanément parmi les ouvriers chargés du flétrissage des feuilles : d’un coup, l’atelier s’agite comme une ruche.
Maître Tseng se lève et, passant devant un wok destiné à interrompre la fermentation du thé, elle écoute le crépitement des feuilles. Comme il lui semble insuffisant, elle demande qu’on attise le feu de charbon. Un homme échange quelques mots avec elle dans un dialecte local, lointain descendant du chinois médiéval. L’attention de Maître Tseng dérive alors vers un sujet plus important encore que la fabrication en cours : un lot ancien, probablement des gin cha, ce thé compressé en forme de champignon, vient d’être localisé au Tibet.
Riding a dzo. Tingri Tibet © John Hill

Lhassa, au Tibet, en milieu de journée

Dans cette période troublée des années 1990, les autorités chinoises ne délivrent pas de visas individuels. Maître Tseng et son collaborateur ont dû se greffer discrètement sur un groupe d’alpinistes français, qui ont obtenu un visa collectif, seule possibilité pour entrer au Tibet. Mais sitôt passés les contrôles à l’aérodrome, ils faussent compagnie aux alpinistes.
Il faut d’abord quitter Lhassa au plus vite pour ne pas attirer l’attention, tout en se munissant du strict nécessaire : peaux de chats à glisser entre la saharienne et la chemise en attendant de trouver de vieilles parkas militaires, une ou deux bonbonnes d’oxygène, un peu de nourriture. Mais le plus important est de dénicher un passage avec des nomades ou des clandestins pour franchir les frontières intérieures, pour lesquelles ils ne disposent d’aucune autorisation.

Alentours de Lhassa, plateau rocheux, au petit matin

Après deux heures de marche dans la nuit, un camion militaire recyclé les attend sur le plateau désolé balayé par le vent glacial. La négociation est âpre mais brève. Le jour se lève bientôt, il faut partir vite. Sous la bâche soutenue par des arceaux, vingt à vingt-cinq clandestins silencieux, tendus. La journée, la plateforme est débâchée. Il vaut mieux alors se tenir debout, accroché aux arceaux, pour soulager le dos. Quelques visages de ces voyageurs venus de nulle part se détendent, un regard un peu moins fugace suffit pour créer un lien. Mais aucune question ne surgit des lèvres sèches.
L’angoisse est palpable. Parfois dans les ravins une carcasse de véhicule témoigne d’un passage avorté, d’un pèlerinage vers des lieux saints brutalement interrompu. Assis sur la banquette avant, un homme scrute en permanence les environs à la jumelle pour repérer une éventuelle patrouille. Dès qu’un nuage cache le soleil ou que l’on passe à l’ombre d’un versant nord, la température descend en flèche, et ce n’est rien comparé à la nuit.
Le camion s’arrête dans l’obscurité. Les plus âgés restent sous la bâche, les plus jeunes se calfeutrent entre les roues, soudés les uns aux autres. Un geste de la main, un bout de couverture pour partager la chaleur des corps. Pas de feu, rien qui puisse attirer l’attention. La faim fait grincer les estomacs.
Maître Tseng regarde le ciel limpide, si merveilleusement lumineux. Pourquoi courir encore une fois de tels risques ? Elle sourit, la promesse d’une découverte est tellement belle. Imaginer un thé qui a emprunté le Cha Ma Gu Dao, l’ancienne route du thé et des chevaux, à dos de mulet sous le soleil, l’humidité, puis le froid glacial, pour atteindre celui ou celle qui va l’apprécier et le faire découvrir au monde. Quelle était sa qualité d’origine ? Quelles traces le temps aura-t-il laissé en lui ?
Aux premières lueurs du jour, le camion repart. À plus de 4000 m, après le silence de la nuit, le moteur parle trop fort et agresse les narines. L’espace désolé ne se renouvelle que pour laisser apparaître de nouveaux abîmes qui tentent d’aspirer les roues du camion. Les passagers ne descendent jamais quand il faut franchir une difficulté. Si le camion bascule, tout le monde tombe avec lui.
 © DR

Un village dans une vallée perdue, l’après-midi

Soudain c’est la délivrance : le chemin dévoile un paradis perdu dans la pierre, des bannières de prière multicolores, un microclimat, une vallée à la végétation fraîche, des cultures, de l’eau, des arbres en fleurs, un village entourant un monastère. On oublie la faim, la soif, la peur, le froid.
Des villageois hirsutes regardent les arrivants avec curiosité. Dans le monastère, une photo inattendue du Dalaï-Lama. Un moine sourit en balayant des yeux le paysage immense : il y aura toujours le temps de décrocher le portrait en cas de visite de l’armée.
L’accueil d’une Taïwanaise est chaleureux, malheureusement le monastère ne recèle que du thé médiocre. La déception est à la hauteur des espérances. Au moment de prendre congé le moine offre le khata, l’écharpe en soie blanche qui représente la bienveillance, la bénédiction et la pureté.
Pourtant, quand Maître Tseng erre dans le village, comme guidée par l’écharpe de félicité, les langues se délient. Une maison à l’écart est pointée du doigt. La porte au bois desséché par le climat s’ouvre sur une grange. On soulève une bâche. Rien de spectaculaire à première vue, pourtant le visage de Maître Tseng s’éclaire. Ce ne sont pas des gin cha mais des briques cousues dans des peaux de yak pour les protéger des intempéries.
 © DR
Elle fait sauter un lacet, observe, prélève quelques grammes et referme soigneusement. « Il date sans doute des années cinquante, s’émerveille-t-elle. Un thé Fu Zhuan en provenance du Hunan. Dans cette province il fait très chaud et la saison de compression est en juillet août. D’où ces petits points jaunes, des champignons qui lui donnent toute sa rareté. » Maître Tseng est très émue. Bien au-delà de la valeur de ce thé, bien au-delà de son goût, elle sait que, témoin d’un passé révolu, il représente tout un pan d’histoire. « Venant du Hunan, il a dû prendre d’abord la route de la soie, avant de rallier l’ancienne route du thé. »
 Pour découvrir la fabuleuse cave à thés de Maître Tseng, l'une des mieux dotées du monde, rendez-vous à la Maison des Trois Thés.
Crédits photo : John Hill, DR
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Article paru dans le numéro #94 ODDITIES
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