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Emmanuel Brousse
Focus | 12 mars
7 mn

Les tubes de l'arnaque
Le streaming diffuse des millions de chansons. Combien ça rapporte à leurs auteurs ?

James Blunt - Le streaming diffuse des millions de chansons. Combien ça rapporte à leurs auteurs ? ©  Pluris Caroline Bittner
« Lorsque vous écoutez un titre sur un site de streaming, toutes les personnes ayant participé à sa réalisation se partagent un petit centime. Une chanson ne vaut elle pas plus qu'un centime ? » La citation ne sort pas de la bouche d'un artiste dans le besoin mais de celle de Neil Portnow, figure du monde de la musique et président de la Recording Association à l'occasion des Grammy Awards.
Elle illustre bien le malaise qui règne dès qu'on évoque la monétisation du streaming. Du côté des artistes comme des maisons de disques, on s'étrangle en dénonçant des revenus bien trop bas. Du côté des sites de streaming, on se contente de promettre de riches lendemains. Spotify indique ainsi avoir reversé plus de 3 milliards de dollars en royalties et se présente comme une alternative au piratage. « Je vais me contenter de vous donner deux chiffres : zéro et trois milliards », lance Daniel Ek, pdg de Spotify, dans une formule qui illustre bien la position des services de streaming. Ceux-ci estiment que leurs concurrents ne sont pas les majors du disque mais les sites de musique gratuite ou de piratage.
Du côté des artistes, ces arguments ont du mal à passer. Plusieurs stars ont dénoncé les revenus ridicules de leurs chansons tirés du streaming. Le chanteur James Blunt s'est par exemple fendu d'un tweet sarcastique où il se félicitait des 0,0006968992 dollars touchés à chaque écoute de ses morceaux. Même refrain pour Portishead ou encore LaRoux, eux aussi désemparés par les sommes touchées. À ce tarif là, 1 000 000 d'écoutes rapporte 700 dollars...
Portishead - Le streaming diffuse des millions de chansons. Combien ça rapporte à leurs auteurs ? ©  Pluris Caroline Bittner
Pourtant, chez Spotify, comme chez la plupart des autres services de streaming on parle plutôt de 0,007 dollars reversés. Ce qui est très différent et amène à une somme plus coquette de 7000 dollars pour 1 000 000 d'écoutes. Où est le truc ?

Une répartition traditionnelle des revenus

D’abord, les sites de streaming rémunèrent les ayant-droits en fonction du nombre d'écoutes. La somme reversée est plus élevée pour les sites entièrement payants (comme Tidal ou Google Play) que pour ceux en partie gratuits et financés par la publicité (somme Spotify ou Deezer). De plus, la somme reversée dépend également du pays dans lequel la musique est écoutée et du contrat passé entre le site de streaming et la maison de disques. En faisant une moyenne de tous ces paramètres, on arrive à une somme moyenne de 0,7 centime de dollars – soit un demi centime d'euro – versée aux ayant-droits par chanson écoutée en streaming.
Alors comment se fait-il que James Blunt touche à peine 10 % de ce montant ? Cela provient du contrat entre l’artiste et sa maison de disque, qui fixe la façon dont sont réparties les sommes reversées par les sites de streaming.
S’il dispose d'un contrat d'artiste « classique », où la maison de disques prend tous les coûts en charge, l'interprète touchera entre 5 et 10 % des pourcentages des ventes. Une répartition « traditionnelle » issue de l'époque où les majors prenaient des risques financiers en éditant des disques « physiques ». Avec ce type de contrats, on arrive effectivement aux chiffres cités par James Blunt avec un dixième de demi centime d'euro par écoute.
D'autres artistes sont mieux lotis en ayant signé un contrat de licence. Celui-ci consiste à faire produire ou réaliser sa musique par ses propres moyens et à ne compter sur la major que pour l'exploitation et la distribution de sa musique. Avec de tels contrats, les artistes peuvent toucher plus du double de ce qu'ils auraient gagné avec un contrat classique, voire même l’essentiel des sommes versées aux ayant-droits s’ils sont leurs propres producteurs.
Ces différences dans les contrats expliquent les disparités énormes entre les artistes. Un artiste comme Stromae, auteur-compositeur et producteur de sa propre musique, qui a signé un contrat de licence, empochera de belles sommes là où James Blunt qui a signé un contrat calqué sur ceux en vigueur pour les disques ne touchera qu'un petit dixième des revenus du streaming.

Finalement, que rapporte une écoute ?

Pour illustrer tout ça, autant prendre un exemple concret. Si vous écoutez Gimme Shelter des Rolling Stones sur Spotify, vous rapporterez en moyenne 0,07 aux ayant-droits. Si vous achetez l'album Let it Bleed, vous paierez probablement 17 euros. En enlevant la TVA et la part du magasin, cela représente très approximativement 10 euros reversés à la maison de disques et environ 1 euro dans la poche de Keith Richards et consorts.
Pour verser aux ayant-droits des Stones l'équivalent de ce que leur aurait rapporté l'achat de l'album, il faudra donc écouter 1428 fois Gimme Shelter sur Spotify (ou 158 fois l'album entier, si vous avez peur que cela s'avère un brin répétitif).
Crédits photo : Pluris Caroline Bittner
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Article paru dans le numéro #102 SIGNATURE
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