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Emmanuel Brousse
Focus | 2 avril
11 mn

Mer de Chine : à qui est-elle ?
Concours de mauvaise foi en Asie du Sud-Est pour mettre la main sur les cailloux de la Mer de Chine.

Mer de Chine, Spratley, Paracels © DR
C'est un secret de polichinelle : la Chine entasse tout un stock d'armes sur ses côtes et ses îles. L'île de Hainan, au sud du pays, héberge une base capable de camoufler une flotte de sous-marins nucléaires. Plus récemment, elle a installé des batteries de missiles antiaériens sur l'île Woody (île de Yongxing) et aménagé des îles artificielles bien pourvues en équipements militaires dans l'archipel des Spratleys.

D'où viennent les tensions en Mer de Chine ?

Située en Asie du Sud Est, au large du Vietnam, la Mer de Chine comprend plusieurs archipels coralliens inhabités : les Spratleys, les Paracels, les Pratas... Jusqu'aux années 1970, tous les pays riverains se moquaient de ces cailloux perdus dans l'océan. Mais la découverte de pétrole, les indépendances du Vietnam et de Taiwan, et la montée en puissance de la Chine ont changé la donne. Et la question de l'appartenance des Spratleys a tendu les relations entre tous les acteurs de la région. Les forces chinoises, taïwanaises et vietnamiennes se sont déjà affrontées plusieurs fois, en 1978 et 1988, pour l'occupation de certaines îles. Aujourd'hui, pas moins de six pays revendiquent l'archipel des Spratleys et y entretiennent des garnisons militaires.

Qui revendique les îles de la Mer de Chine ?

La Chine revendique l'intégralité de la zone en arguant du fait que les îles « ont toujours été chinoises », quitte à s'appuyer sur des preuves un brin douteuses comme des poteries ou des pièces de monnaie de la dynastie Han datant de 200 avant JC retrouvées sur l'île. Ou encore des cartes du 13e siècle mentionnant « dix milles li de hauts fonds et de tourbillons ». Ces preuves antiques prouveraient l'appartenance historique des Spratleys au territoire chinois.
Le Vietnam utilise à peu près la même technique pour revendiquer le territoire des îles Spratleys et Paracels. Le pays explique être historiquement propriétaire des îles en se basant sur la présence de navires vietnamiens depuis le 15e siècle et surtout sur une déclaration effectuée lors de la Conférence de paix de San Francisco en 1951 qui n'avait pas soulevé de protestations. Le hic, c'est que la République Populaire de Chine n'y était pas représentée. Et le gouvernement du Nord-Vietnam aurait cédé le contrôle de l'archipel des Spratleys à son allié chinois en septembre 1958 par le biais d'une lettre. Depuis, le Vietnam réunifié soutient que cette lettre n'avait pas de valeur et il affirme régulièrement sa légitimité à coups de cartes historiques et de textes d'archive, tout en maintenant en permanence une garnison de 1500 hommes sur place.
Bien que plus éloigné de la Mer de Chine, Taiwan s'estime le gouvernement légitime de la Chine continentale, et en profite pour revendiquer l'archipel sur les mêmes fondements. Et pour joindre l'acte à la parole, Taiwan occupe la plus grande île de l'archipel des Spratleys, Itu Iba. Celle-ci a été attaquée par les Philippines en 1977, sans succès. De temps à autre, les Taiwanais effectuent des gestes symboliques pour rappeler leurs revendications, comme la construction d'un abri d'observation des oiseaux ou l'installation d'un drapeau sur un minuscule îlot des Spratleys par un ancien ministre de l'Intérieur.
Les Philippines revendiquent une grosse partie des Spratleys grâce à un habile stratagème. Pendant la dictature de Ferdinand Marcos, le pays a joyeusement squatté l'archipel des Kalayaan, à l'époque res nullius, c'est-à-dire sans souveraineté depuis la décolonisation. Considérant la zone comme territoire philippin, le pays a revendiqué les Spratleys en se basant sur un accord des Nations Unies de 1982 portant à 200 milles marins la zone maritime dépendant de la juridiction des États côtiers. Et comme les Spratleys ne sont pas vraiment des îles mais des « écueils », l'archipel pourrait être inclus dans la zone maritime philippine. Bien entendu, tous les autres pays ignorent ces revendications, ne laissant que cinq îles aux Philippines, qui de leur côté ont décidé en 2001 de renommer arbitrairement la zone en « Mer des Philippines de l'Ouest ».
Enfin, au sud des Spratleys, Brunei et la Malaisie revendiquent et occupent quelques morceaux de territoire, sans se faire trop d'illusions, compte tenu de leur moindre puissance militaire et diplomatique.

Comment la Chine (et les autres pays) se livrent à un concours de mauvaise foi et de basses manœuvres pour gagner du terrain

Aucun des pays impliqués n'a intérêt à ce que la situation ne dégénère sérieusement. Alors pour gagner sur le long terme, tous avancent par petits pas symboliques, insuffisants pour déclencher des représailles, mais néanmoins efficaces pour s'incruster durablement en Mer de Chine.
La Chine inonde la zone de bateaux militaires, construit des îles artificielles pour établir des aérodromes voire de véritables villes comme sur les îles Paracels. Ces hectares gagnés sur la mer sont décorés avec toute une flopée de drapeaux chinois et une flotille de pêche permanente est entretenue sur place. De temps à autres, Pékin envoie des navires expulser manu militari des pêcheurs vietnamiens ou philippins. Et quand on lui reproche de militariser la zone, le gouvernement chinois se livre à un véritable concours de mauvaise foi.
En 2013, Hua Chunying, porte-parole du ministère des affaires étrangères a par exemple expliqué que la construction d'îles artificielles visait exclusivement à « améliorer les conditions de vie des personnes vivant sur place » alors même que les travaux se situaient dans une zone totalement inhabitée.
Récemment, le secrétaire d'État américain John Kerry a dénoncé l'installation de missiles sol-air chinois et les Etats-Unis ont déployé des avions de chasse J-11 sur l'île Woody. Ce qui a déclenché un concert de reproches à Pékin. Les médias chinois ont pointé la volonté de « faire du bruit » des médias occidentaux et rétorqué que les missiles sol-air étaient une réponse à la présence des navires militaires américains. Et même si les îles artificielles accueillaient bien quelques missiles, radars et avions, celles-ci visaient surtout à héberger deux phares, une station météo et un poste de secourisme.
Le Vietnam, allié de fortune des Philippines pour faire face au dragon chinois, bénéficie également du soutien des Américains qui goûtent peu le déploiement massif de forces chinoise dans une région traditionnellement sillonnée par l'US Navy. Les Vietnamiens modernisent leur flotte militaire, envoient des flopées de pêcheurs et accordent des concessions pétrolières à tour de bras pour ne pas être dévorés à petit feu par la stratégie d'expansion chinoise. L'ouverture en 2014 d'une plateforme pétrolière au large des îles Paracels a causé une vague d'émeutes anti-chinoises dans le pays.

Une zone de tensions et d'enjeux

Pékin n'a cependant pas tort d'affirmer que les États-Unis montrent leurs muscles dans le secteur. Un destroyer américain est passé le 28 octobre à proximité des îles artificielles chinoises pour mener une mission visant à « garantir la liberté de navigation ». Le mois de mars a également vu le porte-avions John C. Stennis évoluer dans les eaux de la Mer de Chine. Toutes les grandes puissances ont pris position au moins officieusement : la Russie, alliée à la Chine, a vendu des avions Su 35 à déployer sur place tandis que le Japon, déjà opposé à la Chine sur le conflit dans les îles Senkaku, a haussé le ton en 2015 en l'accusant de menacer la paix dans la région.
Si la question de la souveraineté sur quelques îlots paraît disproportionnée à l'observateur occidental, le problème prend une autre tournure si l'on considère que la mainmise sur la zone permet de contrôler le détroit de Malacca et que la Mer de Chine méridionale voit passer près de la moitié du tonnage maritime commercial mondial, représente 8 % de la pêche mondiale et recèle entre soixante et cent millions de barils de pétrole dans son sous-sol, plus de trente à cinquante milliards de mètres cubes de gaz...
Crédits photo : DR
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Article paru dans le numéro #105 VROMBISSANT
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