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Plur.is
Galerie | 22 avril
8 mn

Au cœur de l’inquiétante étrangeté
Parcourir les œuvres de la photographe Susanna Hesselberg, c’est pénétrer tout un monde d’ambivalences.

Susanna Hesselberg, Barter © Susanna Hesselberg
Untitled 2002
Avec la collaboration de
Parcourir les photographies de l’artiste suédoise Susanna Hesselberg, c’est entrer dans un monde fait d’ambivalences et d’inquiétante étrangeté. À travers son œuvre, nous pénétrons un univers hybride, où l’être humain est au centre de l’épreuve pathétique de notre regard.
Toujours mis en scène dans des positions incongrues et étranges, l’être que nous présente S. Hesselberg semble toujours jouer sur la limite. Limite entre le naturel et le singulier, entre le poétique et le monstrueux, le miracle et la fatalité, ou encore la liberté et l’enfermement.
Dans l’oscillation entre le noir et le blanc, nous sont dépeintes toutes les couleurs de l’intériorité humaine et ceci, à notre plus grand étonnement, dans l’absence de ce qui est le plus enclin à l’expressivité humaine, à savoir l’absence de visage.
En effet, si c’est bien un voyage au cœur de l’humain que nous faisons, c’est pour la plupart du temps un homme sans visage qui nous est exposé. Or un homme sans visage évoque généralement un être sans expression, ce sont ses traits du visage, le cri de sa bouche qui nous les montre. Pourtant, c’est tout le contraire que nous ressentons : les mises en scène de l’être que nous offre S. Hesselberg sont justement méticuleusement calculées pour dépeindre l’intériorité de l’être. Son visage, c’est alors la totalité de la photographie exposée. C’est ainsi que la complexité du sentiment humain est exprimée.
Tout se joue alors dans l’épreuve du sentiment : sentiment de repli sur soi et de solitude vis-à-vis de cet homme nu assis et caché sous une table de métal froid. Sentiment de flottement au-dessus du réel devant cette femme en lévitation au dessus d’un sol recouvert d’un sac et son contenu éparpillé au sol, signe évident de la matérialité du réel qui nous échappe. Sentiment de perte de soi, d’objectification face à une femme dont le visage est absorbé par un miroir, à cet homme nu qui s’enfonce dans son lit, ou à cet homme d’affaire perdu dans un nuage de fumée. Sentiment de crise devant cet homme mouvementé dont le visage est caché par une forme rouge criante qui envahit l’espace de la photographie. Sentiment d’emprisonnement enfin, face à ce visage recouvert d’un tricot qui recouvre à tout jamais le lieu de l’individualité. Ainsi l’artiste nous demande non pas d’analyser mais de sentir, de nous laisser envahir par les impressions qu’elle met savamment en images.

L'art de déstabiliser le spectateur

En plus de cette épreuve pathétique du regard, le talent de S. Hesselberg réside dans sa capacité à mettre le spectateur dans une position double, jouant sur le rassemblement de thématiques contradictoires qui nous placent dans l’univers du paradoxe, image même de la richesse humaine.
Dans la série Human in the Forest, série de six photographies montrant des hommes au milieu d’espaces naturels, l’artiste joue sur l’oscillation entre le naturel et l’incongru. Dans chacune des photographies, l’espace naturel du paysage se met en conflit avec les positions étranges des hommes qui envahissent et tuent la paisibilité du lieu. Les vêtements semblent soit se fondre dans le paysage, soit appeler au contraste, comme dans la photographie d'une femme assise au milieu d’un espace verdoyant vêtue de bas blancs et d’une jupe blanche relevée cachant tout le haut de son corps et de sa tête.
Étrangeté de ces corps que la culture et la conscience ont séparé. La nudité ou les positions statuaires de ces hommes n’y feront rien, leur divorce semble pour l’artiste pleinement consommé. Tout l’artifice et la folie humaine ressortent dans ces étranges mises en scènes où l’intrus est inlassablement l’homme et son étrange esprit.
L’ambivalence entre le poétique et le monstrueux se retrouve à plusieurs reprises dans les Couples Series. Dans cette série, on aperçoit des couples dont le lien intime est mis en valeur par leur enlacement, leur proximité physique. Pourtant, cette poétique du couple est mise en suspens par un élément perturbateur qui transforme la scène d’amour en scène monstrueuse : les cheveux de la femme recouvrent et étouffent l’autre être, ou les deux visages ne forment plus qu’un et donnent lieu à un visage déformé, sorti tout droit d’un cauchemar. De plus, l’artiste exacerbe le contraste en nommant à chaque fois les deux partenaires pris en photo, alors que leur identité même d’être humain vivant se trouve en péril par la mise en scène cauchemardesque.
De la même manière fonctionnent les ambivalences miracle / fatalité, dans l’œuvre Everyday Jesus. La magie de l'homme marchant sur l’eau s'évanouit dans l’environnement quotidien aseptisé d’un homme dans une baignoire.
L'artiste représente aussi l'ambivalence entre la liberté et l'enfermement. Un homme dans une bibliothèque, symbole de la liberté intellectuelle, se retrouve enfermé dans une des étagères, dans la plus grande désolation.
D’autres photographies explorent différentes thématiques, et ceci toujours avec cet invariant structural du jeu de la limite, qui plonge le spectateur dans ce fragile équilibre de la dualité humaine.
Pas d’horreur, donc, dans la photographie de cette artiste suédoise, mais un cri silencieux, une folie douce qui forme l’inquiétante étrangeté de l’être humain pris au plus fort de ses contradictions. Habile image de la société actuelle où les progrès technologiques de l’esprit avancent au même rythme que les dérèglements de la planète.
Le site de Susanna Hesselberg.

Susanna Hesselberg, Barter © Susanna Hesselberg
Smokeman, 2005
Susanna Hesselberg, Barter © Susanna Hesselberg
Painting#3, 2011
Susanna Hesselberg, Barter © Susanna Hesselberg
Smokeman, 2005
Susanna Hesselberg, Barter © Susanna Hesselberg
Untitled, 2001
Crédits photo : Susanna Hesselberg
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Article paru dans le numéro #108 OVERCLOCKÉ
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