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Emmanuel Brousse
News | 16 avril
9 mn

Haut-Karabakh : un conflit surgi du néant
Armes russes, drones kamikazes, dictateur dopé aux hydrocarbures et Turcs à la manoeuvre : tout est réuni pour embraser ce micro-État du Caucase.

Haut-Karabakh : un conflit surgi du néant © DR
Le Nagorny-Karabakh, ou Haut-Karabakh : en Occident, ce nom bizarre ne provoque qu'un vague haussement de sourcil. C'est celui d'une petite république du Caucase, peuplée de 150 000 habitants à peine, non reconnue par la communauté internationale, et qui connait un retour à la guerre depuis un mois. Et une vraie guerre, avec chars, hélicoptères et nombreuses victimes. Les combattants : d'un côté, l'Azerbaïdjan, riche dictature gazière et propriétaire « officiel » de la région, même s'il ne la contrôle pas ; de l'autre, la république auto-proclamée du Haut-Karabagh peuplée d'Arméniens et donc soutenue par l'Arménie. Mais derrière les belligérants, les grandes puissances tirent les ficelles. Récapitulatif.

Indépendance sans reconnaissance

Pour comprendre le sac de nœuds que constitue la situation actuelle, il faut remonter quelques décennies en arrière. Le Caucase est une région politiquement instable depuis plus de 400 ans et le début du 20e siècle était particulièrement riche en affrontements et en républiques éphémères. L'intégration de toute la région au sein de l'URSS a « gelé » la situation, qui a débouché sur de nouveaux conflits lors de l'éclatement du bloc de l'Est.
Un des conflits les plus enracinés est celui du Haut-Karabakh. Cette région peuplée d'Arméniens chrétiens avait été intégrée à la République socialiste d'Azerbaïdjan peuplée d'Azéris musulmans chiites. Lorsque l'Azerbaïdjan et l'Arménie obtiennent leur indépendance en 1991, le Haut-Karabakh tente de faire de même ou d'être rattaché à l'Arménie mais n'y parvient pas. La situation dégénère en conflit ouvert entre le Haut-Karabakh soutenu par l'Arménie et l'Azerbaïdjan. De 1988 à 1994, la guerre fait rage dans la région et aboutit à une victoire arménienne et à un cessez-le-feu. Depuis, rien. Le Haut-Karabakh dispose depuis 22 ans d'un État qui fonctionne de façon autonome mais qui n'est reconnu par personne. L'Azerbaïdjan attend une occasion de récupérer ses frontières officielles et des incidents armés ont régulièrement lieu.
Depuis le mois d'avril, de violents affrontements, les plus meurtriers depuis le cessez-le-feu, ont éclaté. Des chars, de l'artillerie et des hélicoptères sont déployés sur place par les deux camps qui revendiquent chacun avoir tué plus d'une centaine de combattants. Des « drones kamikazes » azéris de fabrication israélienne auraient été aperçus sur le champ de bataille, et des photos de chars et d'hélicoptères détruits circulent sur les réseaux sociaux.
Nagorny Karabagh, Conflit Azerbaïdjan Arménie © Malcs P

Pourquoi tout ce monde recommence-t-il à se tirer dessus maintenant ?

À vrai dire, on ne sait pas trop. Les deux camps s'accusent d'avoir entamé les hostilités. Plusieurs raisons, allant du très simple au très compliqué, peuvent expliquer cette soudaine explosion.
Il peut « tout bêtement » s'agir d'un incident frontalier ayant dégénéré. La frontière entre les deux pays est sujette à des escarmouches armées presque chaque année et il se peut qu'une manœuvre ou une violation de territoire ait allumé la mèche de la guerre.
Il peut également s'agir d'une action délibérée de la part d'un des belligérants. Si l'Arménie a peu de raisons objectives de raviver un conflit alors que le statu quo lui est favorable, il n'en va pas de même pour l'Azerbaïdjan pour qui chaque année qui s'écoule rend un peu plus improbable la récupération de son territoire « officiel ». Pour le président azéri Ilham Aliyev, relancer les hostilités peut avoir plusieurs intérêts. C'est une façon de gagner du terrain en cas de succès militaire, mais aussi un moyen de tester les capacités de riposte et de réaction des forces karabaghtsies et arméniennes. Une sorte de grosse répétition avant une « vraie » attaque d'ampleur. Il peut également s'agir d'une diversion en interne en rassemblant l'opinion publique vers une grande cause nationale alors que le mécontentement gronde suite à la chute des prix des hydrocarbures, qui représentent une part considérable des richesses du pays.
Enfin, il est très possible que les vraies raisons du conflit dans la région en soient pas à chercher du côté de Bakou ou d'Erevan, mais plutôt de Moscou ou d'Ankara. La Russie est un allié historique et solide de l'Arménie, même si elle fournit des armes aux deux États belligérants. Quant à la Turquie, elle partage avec les Azéris sa défiance vis à vis de l'Arménie, et elle est un allié inamovible de Bakou, au nom de la solidarité entre pays turcophones.
Pour le moment, la Russie appelle à un cessez-le-feu rapide, et dénonce massivement l'attitude de l'Azerbaïdjan par voie de presse alors que la Turquie multiplie les signes d'encouragement vis-à-vis de Bakou en déclarant « espérer leur triomphe », et en affirmant que « le Haut-Karabakh reviendra forcément à son propriétaire original ». La presse arménienne affirme même que certains instructeurs de l'armée turque seraient présents en Azerbaïdjan.
Or, le conflit syrien a fortement envenimé les relations entre Moscou et Ankara. Chacun des deux pays attend une occasion de faire payer à l'autre son attitude des derniers mois. Pour Arman Abovyan, analyste politique arménien, il est peu probable que l'Azerbaïdjan se soit lancée dans une opération pareille sans l'aval d'Erdogan. Et celui-ci peut avoir plusieurs bonnes raisons de déclencher la spirale de la guerre. Cela forcerait la main à Poutine en l'obligeant à abandonner la Syrie pour positionner ses troupes dans le Caucase. Une fois le feu allumé en sous-main, la Turquie pourrait alors renouer le contact avec la Russie et redorer son blason diplomatique en jouant les conciliateurs alors que l'Europe et les Etats-Unis dénoncent régulièrement l'autoritarisme du régime turc.
Autre possibilité : la guerre ne serait pas téléguidée par Ankara mais déclenchée par Moscou. C'est la théorie présentée sur le site libéral Contrepoints.org par Philippe Fabry. Son hypothèse : la Russie aurait orchestré le déclenchement de la guerre afin d'humilier Ankara en envoyant l'armée russe « sécuriser » le Caucase en verrouillant la zone et en écrasant un des plus grands alliés de la Turquie, voire la Turquie elle-même si elle se hasardait à intervenir au secours de l'Azerbaïdjan.

Pour l'heure, il est difficile de distinguer les vraies raisons de l'éclatement du conflit et les scénarios qui s'échafaudent dans les couloirs des ambassades. Qu'il s'agisse d'un plan bien ficelé ou de la dérive malheureuse d'un incident frontalier, les bombes continuent de tomber sur le Haut-Karabakh.
Crédits photo : Malcs P, DR
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Article paru dans le numéro #107 VINYLE
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