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Emmanuel Brousse
Reportage | 17 avril
16 mn

À la foire aux vinyles
Le Disquaire Day, c'est encore à Londres qu'on le fête le mieux. Les meilleures galettes dénichées par notre envoyé spécial dans les bacs de Camden, Notting Hill et Soho.

Record Store day London © Gunter Von Kloster Kampen
Ce week-end, c’est le Disquaire Day : dans toute la France, les aficionados de vinyles rares vont se précipiter dans les magasins de disques à la recherche de celui qui manque à leur collection. Mais comme je connais par cœur le contenu des bacs des disquaires parisiens, il me fallait aller voir plus loin, c’est-à-dire à Londres où se tient le Record Store Day. Après une nuit de bus, me voilà prêt à faire cracher à la Mecque du rock’n’roll ses meilleures galettes pour une bouchée de pain. Mon plan de bataille est préparé et j'ai coché sur un plan du métro les endroits où je peux espérer une bonne pêche.

L'échauffement : de HMV à Camden

Avec un jour d’avance, je commence par un petit tour de chauffe chez His Master's Voice – HMV pour les intimes. Cette marque vénérable produit des tourne-disques depuis plus d'un siècle et était il y a bien longtemps au top des labels musicaux. Depuis, elle s’est transformée en chaîne de magasins culturels à mi-chemin entre la Fnac et Cultura. Autant dire qu’on ne risque pas d’y dénicher le Saint Graal du disque d'occase, mais je jette quand même un œil histoire de voir si le mainstream anglais vaut mieux que le mainstream français. Verdict sans surprise : l’absence de Kenji et Maître Gims dans les rayonnages représente une bouffée d'air frais mais à part cela, ce magasin ne présente pas le moindre intérêt.
La prochaine étape est l’excentrique Camden, sorte de supermarché de l'underground où les boutiques de tatouages et de fringues punk et gothiques sont légion. On y croise des jeunes savamment lookés, des Français et un maximum de gens équipés de sacs « commerce équitable ». Flâner dans ce temple de la branchouillitude est tout à fait sympa, mais quel est son potentiel en matière de vinyles ? Certes, il y a quelques stands, mais tant au niveau des tarifs que du choix, cela ressemble à n'importe quel stand parisien un jour de puces.
Alors que je me pose des questions existentielles entre un stand de tissus indiens sentant le patchouli et une échoppe de vêtements pour chasseurs de vampires, mon regard est attiré par l'entrée du magasin le plus incroyable du coin. Le bien connu Cyberdog a une entrée gardée par deux statues de robots qui doivent faire quatre ou cinq mètres de haut et semblent sortir de Metropolis. Une musique techno assourdissante s'échappe de l'intérieur et je me dis qu’il contient peut-être quelques trésors.
Je pénètre dans le hall d'entrée décoré de sarcophages pour androïdes en plastique. Une fille en mini-jupe et un type avec un masque d'Anonymous dansent sur des estrades pendant que les gens font leurs choix entre des centaines d'accessoires fluorescents. À l'étage du dessous, je trouve des centaines de fringues hideuses et un vigile qui me fait comprendre d'un regard sombre que le panneau « No camera » n'est pas là pour la déco en voyant mon appareil dépasser de ma poche. Enfin, au milieu, deux platines décorées d'un crâne de chien robot. Faire le tour du rayon musique ne me prendra que quelques secondes puisque celui-ci n'est constitué que d'un petit tas de CD de compils de techno qui ressemblent furieusement à de la Tecktonik. Inutile de préciser qu'il n'y a rien pour moi ici. La danseuse de l'entrée a beau être mignonne, cela ne compense pas la crise d'épilepsie causée par les centaines de casquettes fluo et le néant musical du rayon disque.
J'abandonne les grandes artères de Camden pour aller manger un pie and mash arrosé de « liquor » au persil avec des peintres en bâtiment dans un troquet du coin. Entre deux bouchées de tourte à la viande, j'aperçois par la fenêtre une devanture qui ressemble bien à un magasin de disques. Alleluia !
Hélas, il ne s'agit en fait que d'un vendeur de posters. Mais celui-ci m'indique qu'en m'éloignant de l'effervescence de Camden, je pourrais trouver mon bonheur. Effectivement, après dix ou quinze minutes de marche, j'arrive devant Sounds that Swing. En poussant la porte, une vague de satisfaction s'empare de moi : des bacs partout, du sol au plafond ! Tout plein de flyers d'obscurs labels et quelques têtes réduites en plastique finissent d'occuper l'espace.
Le magasin est spécialisé dans le rockabilly, même si on y trouve un peu de tout. Un album des Ventures passe en fond sonore – ce groupe est la bande-son officielle de tous les disquaires rockabilly du monde – alors que j'engage la conversation avec les patrons. Vêtus de chemises de cow-boy et arborant le combo boucle d'oreille-cheveux longs, ils m'accueillent fort chaleureusement et m'expliquent que malgré le revival du disque vinyle, les temps sont durs pour les petits magasins et que seuls les spécialisés ou ceux qui ne font que de l'occase survivent. Eux sont là depuis plus de vingt ans et ne s'en sortent pas mal.
Record Day London © Emmanuel Brousse
À propos du Record Store Day, les deux hommes sont indécis. Ils ont bien une pancarte à l'entrée du magasin et reconnaissent qu'attirer des gens chez les disquaires est une bonne chose mais regrettent que les quelques rééditions sorties chaque année par les majors captent l'essentiel de l'attention du public au détriment d'artistes moins connus.
Une femme avec une poussette vient demander un disque d'un groupe de Leeds. Pendant qu'elle s'acquitte de quelques livres, je constate étonné que devant le comptoir, des bacs entiers de 45 tours sont fièrement exposés. Quand je demande si les gens sont amateurs de 45 tours, les deux boss hochent la tête à l'unisson. « Vous savez en Angleterre, tout le monde est un peu DJ et il n'y a pas mieux que les 45 tours pour mixer. En réalité, c'est même ça qu'on vend le plus. »
Sur ces belles paroles, je prends congé, non sans avoir acquis trois disques dont un maxi-single du Monochrome Set, un disque inconnu avec une pochette sympa et une vieillerie de The Radiators. Pas mal pour la première journée.

Le grand marathon du disque

Ma deuxième journée de recherche commence dès 8h du matin. Journée du disque oblige, mon planning est chargé. Je prends un petit-déjeuner digne de l'occasion avec crumpets et marmelade au citron. Puis une Guinness. La version rock n'roll des cinq fruits et légumes par jour.
Première étape : Notting Hill, qui héberge un paquet de disquaires fameux. Mêlé à la foule de bobos en goguette admirant de l'argenterie, de vieilles cartes postales et des tee-shirt à l'effigie des Beatles, je laisse sur mon chemin les quelques premiers stands de musique sans grand intérêt. J'arrive alors devant le magasin Ouest de Rough Trade. L'enseigne blanche et noire est une des plus connues de Londres et appartient au label du même nom, lequel a signé les Smiths, entre autres légendes du rock anglais. Dans la vitrine, on trouve toutes sortes de nouveautés, chères, neuves et sélectionnées avec goût. Je constate d'ailleurs avec une certaine satisfaction que plusieurs des disques que j'avais aimés ces dernières semaines sont mis en avant. Ma crédibilité de critique rock et mon ego dansent la gigue main dans la main.
À l'intérieur, des petits mots laissés par les vendeurs guident le client dans sa quête de son nouveau. Enfin pour ça, encore faut-il pouvoir entrer. Car je m'aperçois qu'ici, la journée du disque, c'est du sérieux. Il y a au moins quarante-cinq minutes de file d'attente devant Rough Trade...
Je quitte les lieux rapidement car il n'est pas très agréable de chercher quoi que ce soit quand on est compressé comme dans un wagon à bestiaux. À la sortie du magasin, un type propose des éditions japonaises et russes de classiques des Beatles et des Stones. À un prix sensiblement équivalent à celui du caviar. Si j'avais su, je lui aurais amené mon McCartney russe acheté 50 centimes au bazar en bas de chez moi. Je fuis la foule en me réfugiant au Mau Mau, un disquaire-salle de concert spécialisé en dancehall, soul et reggae. Ce n'est pas ma tasse de thé mais le patron est sympa. Il m'explique avec un accent jamaïcain que tous ces trucs de journée du disque il s'en fout un peu. Lui aussi me dit vendre énormément de 45 tours. Je quitte son échoppe le sourire aux lèvres et en hésitant à claquer dix livres pour me procurer Dub Star Wars, une compile dont la pochette revisite l'affiche de la Guerre des étoiles en mode rasta.
Juste après, il y a Honest Jons, une boutique fort bien fournie où un vendeur rigole avec des gars aux dégaines de rappeurs qui trimballent des disques poussiéreux de Public Enemy. Le magasin est bondé et je n'ai pas vraiment le temps de trop discuter mais je constate que le coin est bien achalandé. Dans le bac « folk », je trouve des vinyles assez rares de Bert Jansch ou de Tim Buckley. Le genre de gugusses qui pèsent dans le rap game de la folk music. J'ai même une petite montée d'adrénaline en voyant passer un exemplaire d'Ode to Quetzalcoatl de Dave Bixby. Le pressage original vaut 2000 euros mais celui-ci est une réédition récente, qui, si elle ne court pas non plus les rues, n'a pas une côte aussi démentielle. Il y a aussi tout plein d'Al Jarreau et un rayon entier dédié aux disques de Sun Ra.
Après Notting Hill, je décide de faire une pause dans les quartiers touristiques aux boutiques coûteuses. La distance et les travaux dans les transports me font abandonner mon escapade dans le quartier jadis mal famé de Peckham qui héberge trois boutiques dont j'ai entendu le plus grand bien. À la place, je décide d'aller me goinfrer de disques au Lucky Seven, une boutique notoirement bien fournie située dans le quartier de Stoke Newington, quelque part dans le nord de Londres, là où il n'y a plus rien à voir et où aucun touriste japonais n'a jamais déclenché son appareil photo.
Le quartier, autrefois ouvrier, est en pleine gentrification et on voit apparaître des boutiques de déco à côté des vieux pubs. Après avoir longé un vieux cimetière qui pourrait servir de décor à un nouvel épisode de la famille Adams, je trouve sans problème le magasin. Et sa réputation de caverne d'Ali Baba n'est pas usurpée. La première salle regroupe une sympathique sélection d'occasions à prix cassés. J'y trouve un vinyle de The Police ( il ravira mes amis qui pourront ainsi chanter Message in a bottle quand ils passeront à la maison ) ainsi qu'un album live d'Hawkwind dont je n'avais jamais entendu parler. Intitulé Bring me the head of Iuri Gagarin, il est d'après Wikipédia connu pour sa piètre qualité sonore, aussi je décide de le laisser dans son bac.
La seconde salle regroupe d'énormes piles de galettes de soul, de pop, de classique... Les tarifs sont ridicules : 50 pence pour un disque, une livre les trois. Dans des conditions pareilles, je sélectionne tout ce qui semble vaguement intéressant et repars de là chargé comme un mulet, ma besace pleine d'albums des Moody Blues, des Shadows et de tout un tas de psyché-rock sélectionné au pif.
Je n'ai pas le temps de plonger longuement dans le sous-sol du magasin où des milliers de disques de techno prennent la poussière en attendant d'être sélectionné pour quelques pences par un DJ du coin. Mes sacs bien remplis, je file vers la dernière étape de mon périple : Soho.
Record Day London © Emmanuel Brousse

À Soho

Si Londres est la Mecque du rock, alors Soho est sa pierre noire, autour de laquelle des milliers de pèlerins viennent tourner en rond. Des hordes de jeunes aux looks forts étudiés déambulent avec des disques sous le bras. Ils font la queue pendant des heures devant Rough Trade Soho et Phonica, les deux incontournables du quartier où les vendeurs semblent dépassés par les événements. Un peu moins fréquentés, Reckless Records et Sounds of the Universe proposent quelques inédits sympas à des prix beaucoup moins sympas. Des Led Zep à 80 €, des Pink Floyd à 120.
Mes jambes commencent à fatiguer sérieusement et ma motivation avec. Avant de quitter Soho et Londres dans la foulée, je demande à deux passants sortant de Phonica s’ils ont trouvé leur bonheur à l'intérieur. « Oh pas vraiment, je n'ai pas de platine de toute façon », me répond le premier alors que le deuxième explique qu'il vient surtout pour l'ambiance. Au vu de la file d'attente interminable qui s'étend jusqu'au parking souterrain pour éviter la pluie, je conçois mal qu'on puisse rêver d'y passer son après-midi. Mais après tout, peut être s'agissait-il du fameux humour anglais ?
Crédits photo : Gunter Von Kloster Kampen, Emmanuel Brousse
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Article paru dans le numéro #107 VINYLE
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