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Emmanuel Brousse
À savoir | 3 juillet
9 mn

OTAN : une alliance minée par le doute
Les 8 et 9 juillet, l'OTAN se réunit à Varsovie. Mais 25 ans après la chute du mur de Berlin, a-t-on encore besoin d'elle ?

Les 8 et 9 juillet, l'OTAN se réunit à Varsovie. Mais 25 ans après la chute du mur de Berlin, a-t-on encore besoin d'elle ? © TC+LC
La guerre froide est terminée depuis plus d’un quart de siècle. Et pourtant l’OTAN est toujours là. Mais pour combien de temps ? Entre grogne diplomatique et remises en question du leadership américain, l'organisation est rongée de l'intérieur.
Au début du mois de juin 2016, l'OTAN lançait en Pologne sa plus grande opération de manœuvres militaires depuis 1989 afin de tester « ses capacités à se défendre sur le flanc oriental ». Le tout juste avant le sommet du 8 juillet qui aura lieu à Varsovie et au cours duquel l'Alliance devrait annoncer l'envoi de troupes en Europe de l'Est et présenter une « refonte » de l'organisation. Quelques semaines auparavant, l'agenda européen de l'OTAN était déjà chargé avec le déploiement d'un bouclier antimissiles en Roumanie, l'envoi de frégates en Espagne et l'installation de radars en Turquie.
Ce redoublement d'activité arrive dans un contexte de tensions avec la Russie tel que les médias n'hésitent plus à employer des termes comme « ennemis » ou « nouvelle guerre froide ». Alors avec une actualité riche, des manœuvres impressionnantes et une Russie revigorée, pourquoi diable l'OTAN filerait-elle un mauvais coton ? Tous les éléments ne sont-ils pas réunis pour un retour de l’Alliance au premier plan ?
Sur le papier, sans doute. En réalité, 27 ans d'existence post-guerre froide ont laissé tant de questions sans réponses sur le bien fondé de l'OTAN que celle-ci est à présent minée de l'intérieur par des questions qui pourraient menacer son existence.

Le « fardeau partagé »

« Ne jamais parler argent avec ses amis, ça finit toujours mal. » L’adage résume assez bien la principale source de tensions au sein de l'OTAN. À la chute du Mur de Berlin, les pays d'Europe contribuaient pour moitié au budget de l'Alliance. Avec la disparition de la menace soviétique, tous ont réduit leurs dépenses militaires et désormais, les États-Unis fournissent à eux seuls près des trois quarts du budget de l'organisation. Une situation qui passe mal auprès du Pentagone et d'une partie de la population américaine, qui y voit un gouffre financier permettant aux alliés de Washington de profiter à moindres frais des « dividendes de la paix ».
Le secrétaire d'État à la défense Robert Gates avait mis les pieds dans le plat et avait été soutenu par Hillary Clinton. C’était en 2011, en pleine guerre de Libye. L’élection possible d’Hillary Clinton à la Maison blanche ne devrait pas inciter les États-Unis à changer d'avis sur le « burden sharing », le « fardeau à partager » que les alliés européens rechignent à supporter.

L'Arlésienne de l'armée européenne

Ce fardeau n'est pas que financier. Au-delà des gros chèques, Washington espère ne plus être le seul bras armé de l'OTAN. Or la guerre en Libye a montré les limites des capacités de projection militaire de ses alliés européens. Pénurie de munitions, revirements politiques, matériels incompatibles... Si les frappes menées par les armées françaises et britanniques ont constitué la plus grande partie des opérations, l'armée américaine a été obligée de venir en renfort et sans elle, l'intervention militaire aurait bien pu s'enliser ou tourner au fiasco complet.
Pour les États-Unis, il serait préférable d'avoir une Europe de la défense unifiée avec une répartition des tâches et du commandement, du matériel standardisé ou en tout cas compatible, et une capacité d'intervention réelle dans la zone Europe-Méditerranée. Au lieu de cela, les pays d'Europe élaborent des systèmes de défense redondants à l'échelle du continent et développent chacun de leur côté des industries militaires concurrentes pour l'exportation.

Une mauvaise image des deux côtés de l'Atlantique

La crise politique et monétaire dans laquelle est embourbée l'Europe ne rend pas franchement plausible la création d'une Europe de la Défense dans un futur proche. Le Brexit pourrait servir de déclic, le Royaume-Uni étant un fervent détracteur de cette idée, mais il est aussi possible que cela ne change pas la donne et que l'armée britannique finisse pas s’isoler et devienne encore moins complémentaire des armées continentales.

Outre la lassitude de l'Oncle Sam, l'OTAN doit composer avec la mauvaise image dont elle pâtit un peu partout. Si vue d'Amérique, l'Alliance est un machin coûteux hérité de la Guerre froide, la situation vue d'Europe n'est pas idyllique. À Paris, Londres ou Berlin, il est difficile de trouver quelqu'un dans la rue pour dire du bien de l'OTAN. L'organisation est vue comme un moyen de tout contrôler pour les États-Unis, rabaissant l'Europe au rôle de caniche. La France est sans doute l'exemple le plus criant de cette défiance, elle qui s'est longtemps tenue écartée du commandement de l'Alliance par souci d'indépendance (son retour a été initié sous les présidences de Nicolas Sarkozy et François Hollande).

La priorité stratégique se déplace en Asie et au Moyen-Orient

En 1980, les enjeux militaires du monde pouvaient se résumer à « Ouest contre Est », mais depuis la chute du mur de Berlin, les choses ont radicalement changé. Pour les États-Unis, les nouveaux points névralgiques de la planète ne sont plus la Pologne et la Hongrie mais le Moyen-Orient et la Mer de Chine. Le poids économique de la Chine et les errements de la Corée du Nord, ont déplacé l'attention du Pentagone vers le Pacifique. Et si l'Europe n'est pas capable à elle seule de mener une guerre à sa porte contre la Libye, inutile de compter sur elle à l'autre bout du monde. Les alliés stratégiques de Washington sur ce terrain crucial sont le Japon, la Corée du Sud et l'Australie.

Même constat au Moyen-Orient où la collaboration avec l'Arabie Saoudite et Israël est au moins aussi importante qu’avec les pays européens. Le « je t'aime, moi non plus » au sein de l'Alliance s'exporte d'ailleurs très bien dans les sables du Moyen-Orient où Washington déplore le manque d'engagement de l'Europe tandis que celle-ci reproche aux États-Unis d'attiser les tensions et n'a toujours pas digéré la désastreuse guerre en Irak. Quant à la Turquie, membre de l'OTAN depuis 1952, ses dérives autoritaristes, sa répression des Kurdes et son double jeu vis-à-vis de la Syrie agacent à peu près tout le monde.
Trente ans de tensions sous-jacentes peuvent-elles venir à bout de l'Alliance ? Paradoxalement, c'est de son « ennemi héréditaire » que pourrait venir son salut. Pendant quelques décennies, le matériel militaire déployé en Europe n'a pas servi à rien et les vraies batailles se livraient loin. Le regain de forme que connaît la Russie et son activité militaire en Syrie et en Ukraine rendent à nouveau crédible l'idée d'une menace à l'Est. Confrontée à l’invasion sans état d’âme de la Crimée par les Russes, l'OTAN pourrait se trouver une nouvelle raison d'être.
Crédits photo : TC+LC
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Article paru dans le numéro #118 SÉCURITÉ
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