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Pascal de Rauglaudre
Entretien | 5 juin
14 mn
Du soufre dans les couches supérieures de l'atmosphère, un gigantesque miroir entre le Soleil et la Terre, du plancton dopé au fer pour absorber le gaz carbonique : face aux urgences écologiques, une poignée d'industriels et de businessmen jouent aux apprentis-sorciers. Ils rêvent d'une Terre « post-naturelle », que les hommes pourraient reconstruire et piloter à l'infini grâce aux performances d'une ingénierie absolue. Dans son dernier livre, La part inconstructible de la Terre (Seuil, 2016), Frédéric Neyrat, philosophe et professeur dans le département de littérature comparée de l'université de Wisconsin-Madison, examine cette pensée constructiviste qui domine aujourd’hui les sciences humaines et sociales. Il nous en expose ici les limites.

Pluris – Vous avez choisi comme titre de votre dernier livre La part inconstructible de la Terre. Qu’entendez-vous par « part inconstructible » ?

Frédéric Neyrat – La question de l’inconstructible est difficile, car elle va à contre-courant de notre représentation du monde. On pourrait l’appeler d’un terme moins barbare, si je puis dire, la « part sauvage ». Le terme n’est pas parfait, mais il permet de comprendre. Bien entendu, il est absolument « naturel » de vouloir construire des choses : une vie, un projet, une activité économique… La question est de savoir quelles sont les conditions de la construction. Or tout peut être constructible et c’est un danger. La part inconstructible, c’est laisser de la place à ce qui ne doit pas être construit pour que nous puissions faire quelque chose.
Frédéric Neyrat, philosophe © DR

Frédéric Neyrat, philosophe

Cette part inconstructible est-elle menacée ? Et si oui qui la menace ?

Oui, elle est menacée par le besoin de l'homme de tout maîtriser, posséder, changer, reformater, transformer en ce qui nous est uniquement et simplement utile. La maîtrise en soi n’est pas menaçante, mais elle le devient si elle oublie ce qui doit être laissé non maîtrisé. Ce point est important : que veut dire laisser quelque chose de non maîtrisé ?

Ça veut dire se préserver soi-même, car au bout du compte, ne pas vouloir tout ramener à soi est la seule manière de pouvoir continuer à vivre. Tout ramener à soi, c’est faire disparaître ce qui n’est pas soi. Comme Midas qui veut tout transformer en or, le danger qui nous menace, c’est de vouloir tout transformer en nous-mêmes, en tout ce qui serait à notre usage. Mais si on le fait, c’est comme si on tuait la poule aux œufs d’or. Le danger, c’est lorsque cette appropriation finit par détruire ce qui n’est pas nous.

Un monde où nous serions tous semblables serait mortifère car nous ne pourrions rencontrer d’altérité, nous ne pourrions plus aimer, ni désirer. Comment laisser une altérité dans le monde, quelque chose qui ne soit pas humain ? Il ne s’agit pas de ne pas être « nous-mêmes », mais d’être « nous autres » : le collectif est toujours là, mais c’est « nous » en tant que nous acceptons l’autre, et que nous laissons une place à l’altérité.

Vous parlez aussi de géo-constructivisme. Que désigne ce concept ?

Le géo-constructivisme englobe un ensemble de discours venant à la fois de géo-ingénieurs, de biologistes, de spécialistes des sciences humaines et d’économistes. Ces discours a priori disparates se rejoignent tous sur l’idée selon laquelle si la Terre peut être refaite, c’est que fondamentalement il n’y a pas de nature. On peut comprendre pourquoi d’ailleurs. Le terme de nature avec un grand N peut être extrêmement dangereux, il a servi à justifier les discours racistes. Des gens seraient différents ou inférieurs par nature, par exemple. C’est la nature substance, une chose immuable, pure, intouchable, qui justifie absolument tout. Mais une chose est de dire qu’il faut se débarrasser de la nature pure, substance, une autre est de dire que toute idée de nature doit être évacuée. Le passage d’une idée qui semble intéressante à une autre peut être préjudiciable à nous-mêmes. Nous devons revoir notre manière de penser la nature comme altérité. Le géo-constructivisme désigne donc l’ensemble des discours qui considèrent que l’on peut tout refaire parce qu’il n’y a pas de nature. Il faut retrouver une manière de penser la nature comme altérité avec un grand A, ni un dieu ni une substance, mais une différence par rapport à nous-mêmes.

Concrètement, que recouvre le géo-constructivisme ?

Il recouvre certains projets de géo-ingénierie qui visent à atténuer le changement climatique par des moyens technologiques. Ces projets veulent transformer l’atmosphère et optimiser le climat. Paul Crutzen, météorologue colauréat du prix Nobel de chimie 1995, et Bill Gates, entre autres, jugent que les États ne sont pas efficaces pour réduire les émissions de CO2 et de CH4, alors ils planchent sur des « plans B » et les financent. Mais ces plans ne sont pas sans danger. Ce n’est pas une question de technophobie, mais il faut savoir ce que nous faisons lorsque nous employons une technologie.

Quels problèmes cela pose-t-il ?

J’en vois deux. Le premier est d’ordre politique. On ne peut pas laisser les scientifiques court-circuiter les décisions politiques, non pas parce qu’ils seraient des êtres diaboliques, mais parce que les sociétés doivent être parties prenantes des décisions qui les concernent. Les choix de société impliquent toute une série de décideurs, bien au-delà des scientifiques. Deuxième problème : les solutions de géo-ingénierie ne sont pas sans danger, et leurs promoteurs eux-mêmes ne s’en cachent pas. L’un des projets en vogue vise à créer une sorte de bouclier chimique entre la Terre et le Soleil en envoyant des particules de soufre dans l’atmosphère, pour réfléchir les rayons du Soleil et atténuer son action.
Ce projet est déjà discuté dans toute une série de revues. Mais on ne peut faire que des simulations, car une telle solution ne pourrait être testée que sur la planète entière, pas dans un laboratoire. Voulons-nous être des cobayes ? Il faut le décider ensemble ! Personnellement je ne voudrais pas que l’on décide à ma place. Ensuite, à supposer que ces projets soient implémentés, les avantages qu’en tireraient les États-Unis, par exemple, se paieraient par de graves inconvénients ailleurs, comme l’arrêt de la mousson en Inde. Mieux vaut donc réfléchir à deux fois à l’optimisation du climat.

Le géo-constructivisme se limite-t-il à la géo-ingénierie ?

Dans ce projet de reconstruction du monde, j’ajoute l’idée de reconstruction du vivant car les questions qui touchent à la Terre comprennent toute la biosphère, c'est-à-dire l’ensemble des formes de vie. J’inclus donc la biologie de synthèse, qui part d’une certaine conception du vivant de type constructiviste. Ces projets risquent de se substituer aux décisions qui concernent la manière dont nous voulons vivre ou pas. Un exemple précis : la biologie de synthèse peut trouver une expression dans ce qu’on appelle la désextinction des espèces. Stewart Brand, un prospectiviste ancien hippie pionnier de l'écologie politique, en a fait son cheval de bataille. Et à l’université de Madison, où j’enseigne, une équipe de biologistes de la conservation réfléchit sur la résurrection des espèces disparues à l'aide de l’ADN fossile, comme le pigeon voyageur, par exemple.

En quoi est-ce dangereux ?

Eh bien si des espèces disparaissent, ce n’est pas grave puisque nous pouvons les faire revenir à la vie. Sous prétexte de ce pouvoir de vie ou de mort, nous cesserions de nous préoccuper de la préservation des espèces. Mais les choses sont plus compliquées. Lorsqu’une espèce disparaît, c’est aussi parce que l’écosystème lui-même a été modifié et qu’un biotope a disparu. Réintroduire une espèce disparue dans un écosystème modifié risque de ne pas fonctionner en termes écologiques, elle ne sera pas viable, ou alors il y aura des répercussions totalement imprévisibles et potentiellement catastrophiques.

Lorsque les biologistes s’inquiètent de la disparition des forêts primaires ou les océanographes, de l’épuisement des réserves halieutiques, quelle solution les géo-constructivistes proposent-ils ?

Les géo-constructivistes ont une forme de sensibilité à l'écologie. Ils viennent des sciences de la Terre et sont tout à fait conscients des destructions en cours dans le monde : acidification des océans, destruction des barrières de corail, etc. Mais la conclusion qu’ils tirent est la suivante : « Positive ou négative, la transformation du monde est irréversible, et nous ne pourrons y répondre que par un surcroît de technologie. »

Mais quelle technologie peut remplacer les fonctions des forêts primaires, par exemple ?

Par définition, une forêt primaire est le résultat de millions d’années de développement, la remplacer est inenvisageable. Certains disent : « Il n’y a pas moins de forêts qu’avant, c’est faux. La surface d’espace boisé est en augmentation. » Sauf qu’un espace boisé d’un an d’existence n’a pas la même capacité d’absorption du CO2 qu’un espace forestier d’un million d’années. Autrement dit, quand on prend en compte la forêt primaire, on doit considérer des temporalités longues, ne pas seulement s’intéresser à ce que nous pouvons produire aujourd'hui, mais penser à la Terre dans une perspective historique longue. Pour le coup, cette forêt primaire est inconstructible. On pourra artificialiser encore plus, mais on ne pourra pas remplacer quelque chose qui nous dépasse dans le temps.

Que répondent les géo-constructivistes quand on leur pose la question de la finitude des ressources terrestres ?

Pour eux, la Terre n’a pas de limites car l’espèce humaine, en tant que puissance technologique, a la capacité de créer ses propres ressources. Autrement dit, ceux qui craignent les limites se tromperaient parce qu’ils négligent la capacité créatrice des hommes, a priori infinie. Leur réponse est donc la suivante : « Les limites, c’est nous qui les posons. » Bien entendu l’être humain a fait montre d’une inventivité extraordinaire dans l’histoire. Mais il y a un risque de croire que cette capacité à dépasser les limites n’a pas de fin. Ne confondons pas la capacité sans limites des êtres humains à inventer des ressources avec leur capacité limitée à prendre en considération l’existence des sources.

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Crédits photo : DR
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Article paru dans le numéro #114 CONSTRUCTIF
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