Fermer
Emmanuel Brousse
Focus | 11 sept.
8 mn

Allemagne : faut-il avoir peur de l'AfD ?
Le nouveau visage de l'extrême droite allemande attire aussi bien les nostalgiques de la Prusse que les eurosceptiques de l'ancienne RDA. Explications avec Hans Stark, spécialiste de l'Allemagne à l'IFRI.

Le parti AFD (alternative pour l'Allemagne) représente t-il une montée de l'extrême droite ?  © DR
La France a le FN, l'Autriche le FPÖ, la Grande Bretagne le UKIP. L'Allemagne a désormais AfD. Les élections en Mecklembourg-Poméranie occidentale ont offert au parti populiste un nouveau succès, l'AfD atteignant 21% et devançant la CDU d'Angela Merkel. Un score impressionnant dans un pays où l'extrême droite a longtemps été absente du jeu électoral. Certes, le NPD, parti proche du néonazisme existe depuis plus de cinquante ans, mais malgré quelques percées, son extrémisme l'a cantonné aux seconds rôles.
L'AfD en revanche, a un discours capable de séduire un nombre important d'électeurs en insistant sur les thèmes de l'islam, de la sécurité et de la préférence nationale. Fondé il y a à peine trois ans pour prôner la sortie de la zone euro, le parti cultivait une image « anti-partis » mais ne souhaitait pas être associé à l'extrême droite. Depuis, l'AfD a connu plusieurs révolutions internes et adopte désormais un discours proche de celui du Front National.
Pour Hans Stark, chercheur spécialiste de l'Allemagne à l'IFRI, la question de l'appartenance du parti à l'extrême droite ne fait plus vraiment de doute. « Bien sûr, tout dépend à quoi on compare l'AfD et ce que l'on définit comme ‘extrême droite’. Par rapport au Jobik hongrois, ils sont très modérés. Mais leur programme est très semblable au FN de Marine Le Pen. On retrouve les mêmes grandes lignes : sortie de l'euro, xénophobie, opposition à l'islam, volonté de retrouver des « valeurs », rejet des Etats-Unis et sympathie pour la Russie de Poutine. Tous ces éléments sont caractéristiques des discours d'extrême-droite moderne et on les retrouve dans les programmes de l'AfD. »

Pas d’amalgame avec le national-socialisme

Le fait que le parti se présente comme une « alternative » et soit à l'origine « simplement » eurosceptique a sans doute permis de désinhiber les électeurs dans un pays où l'extrême-droite est connotée de façon très négative. D'ailleurs, malgré des convergences idéologiques avec les néonazis du NPD et un basculement de près de la moitié de leur électorat vers l'AfD, celui-ci tient absolument à ne pas être associé de quelque façon que ce soit au national-socialisme.
Alors que les manifestations du NPD voyaient fleurir des drapeaux militaires dont les couleurs (noir-rouge-blanc) évoquent le nazisme, les photos des meetings AfD montrent plutôt le Wirmer-Flagge. Créé après la seconde guerre mondiale quand il fallut choisir un nouveau drapeau à l'Allemagne, ce drapeau alternatif reprend le code couleur or-rouge-noir en ajoutant une croix similaire à celle du drapeau suédois. Utilisé par les conservateurs de la CDU pendant les années 50, il est réapparu avec les manifestations de Pegida et illustre bien le positionnement de la nouvelle extrême-droite allemande. « Les références de l'AfD, ce ne sont pas le nazisme ou le néonazisme. Au contraire, ils se revendiquent de la résistance allemande et de la tentative de coup d'état militaire contre Hitler de 1944. La nostalgie sur laquelle surfe l'AfD, ce n'est pas celle du Troisième Reich mais celle de l'Allemagne des années 50, celle de la Prusse ou encore des partis conservateurs de la République de Weimar. »

Un discours adapté aux spécificités locales

Jongler avec tant de références différentes paraît difficile mais s'explique par le système électoral et la structure même de l'AfD. Le fédéralisme allemand permet aux partis de mener des campagnes très différentes en fonction des Länder. Pour un parti comme l'AfD dont les ambitions sont avant tout régionales (le parti n'a aucun représentant au Bundestag et il semble quasi impossible d'imaginer une coalition avec qui que ce soit), le discours s'adapte aux spécificités locales. En Allemagne de l'Est, on mise sur la nostalgie de la Prusse et on tient un discours bien plus dur que dans la Ruhr ou dans le Baden Würtemberg où l'accent est mis sur les valeurs tout en faisant regretter l'Allemagne des premières années d'après-guerre.
« L'AfD est extrêmement divisée et ses leaders se détestent entre eux. Il n'y a pas de chef indiscutable comme Marine Le Pen ou Geert Wilders. Chaque chef régional a ses propres références et sa propre vision de ce que doit être la ligne du parti. Finalement, la seule chose que l'on retrouve partout, c'est le côté ‘café du commerce’ et le discours anxiogène. Au départ c'était la sortie de l'euro, mais depuis que la crise grecque est plus ou moins passée, c'est la xénophobie et l'opposition à l'islam qui servent de ciment à l'AfD. Pour le reste, cela dépend vraiment des régions car c'est d'elles que le parti tire son existence même », explique M. Stark.

Les nombreuses inconnues de l’avenir

L'avenir de l'AfD dépendra de nombreux facteurs. Après avoir pioché dans l'électorat de toute la classe politique, de Die Linke aux néonazis en passant par la CDU, le parti devra se trouver un cap à plus long terme s'il veut dépasser le simple effet de mode. L'émergence ou non d'un chef à l'échelle nationale jouera sans doute beaucoup, mais pour l'instant, nul ne semble capable de s'imposer à court terme.
Si la presse française a souvent présenté Frauke Petry comme la « Marine Le Pen allemande », celle-ci est loin de bénéficier d'une assise semblable à la présidente du Front National et a failli être éjectée du parti il y a quelques mois à peine. « Si l'AfD parvient à s'ancrer dans le paysage politique allemand, la CDU risque de devenir de plus en plus centriste. Quant à savoir quel chemin le parti empruntera, c'est difficile à dire. En France, l'extrême-droite est en quête de respectabilité alors qu'en Allemagne, le discours se durcit. La ligne directive de l'AfD pour les prochaines années dépendra probablement du vainqueur des luttes internes au sein du parti et sera bien sûr mâtiné de populisme en fonction de l'actualité. »
Crédits photo : DR
Partager :
Article paru dans le numéro #122 SOLO
Recevoir le magazine Inscrivez-vous pour recevoir chaque semaine l'essentiel de la culture, du business et de l'art de vivre.
Fermer
Allemagne : faut-il avoir peur de l'AfD ? à un ami.
(*) Obligatoire
Fermer
Modifiez votre mot de passe
Fermer
Veuillez saisir votre identifiant
Fermer
Bienvenue sur Pluris
, complétez le formulaire pour terminer votre inscription.