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Emmanuel Brousse
À savoir | 2 sept.
9 mn

Les « best practices » des élections africaines
Pannes d'internet, commissions électorales et voix miraculeuses : toutes les astuces pour se faire réélire sans stress en Afrique.

Pannes d'internet, commissions électorales et voix miraculeuses : toutes les astuces pour se faire réélire sans stress en Afrique. © Josselin Rocher

1 - Avoir des « adversaires » pour l'élection issus du parti présidentiel (ou pas d'adversaires du tout)

Les débats politiques et les élections, c'est un peu la jungle : tout le monde se fait des coups bas, se renvoie des accusations... Pas le top pour garantir une bonne ambiance. Alors plutôt que de se fâcher en public, autant apaiser le débat démocratique en présentant des candidats tous issus du même parti. De cette façon, on évite les campagnes trop méchantes et clivantes. Et accessoirement, c'est assez facile de gagner.
Cette technique fonctionne très bien et permet d'avoir quelques candidats fantoches quand la véritable opposition boycotte l'élection (les mauvais joueurs !) ou se trouve déjà en prison. Paul Kagame a ainsi remporté à deux reprises les élections au Rwanda en triomphant de candidats qui appartenaient tous à sa coalition politique, les autres opposants n'ayant pas été autorisés à se présenter. Pour éviter qu'un doute ne subsiste, il est possible de faire comme au Kazakhstan où un candidat d'« opposition » a annoncé qu'il ne voterait pas pour lui même mais plutôt pour le président sortant.
Ou alors, pour être vraiment certain de ne pas perdre sur un malentendu, il est possible d'utiliser la même technique qu'Ismail Omar Guelleh (Djibouti) : être le seul candidat pour l'emporter avec 100% des voix. Au moins, pas de mauvaises surprises.

2 - Avoir des observateurs « indépendants » et une commission électorale « au-dessus de tout soupçon » pour valider les résultats

Après avoir pillé l'argent du pays pendant des années pour acheter des limousines dont même l'autoradio est en or massif, il est éventuellement possible de ne pas remporter les élections si celles-ci ne sont pas un peu « encadrées » et « ajustées ». Les mauvaises langues de l'opposition et des pays occidentaux diront que c'est de la triche et risquent de contester les résultats. Il est donc très utile d'avoir prévu un dispositif pour une réélection 100% certifiée label rouge écoresponsable.
Pour cela, la meilleure façon de procéder est d'envoyer en Europe et aux Etats-Unis des recruteurs munis de valises de billets pour « inviter » quelques experts à venir attester de la bonne tenue des élections. Il est aussi possible d'en emprunter dans un pays voisin : le Soudan a par exemple embauché en 2015 des observateurs venus de Guinée qui ont trouvé complètement normale la réelection d'Omar El Béchir avec 94,5% (ce qui a du lui remonter le moral alors qu'ils est poursuivi par la CPI pour crimes contre l'Humanité).
Il est aussi possible d'ajouter une commission « indépendante » composée de bons petits soldats comme en Gambie où le président Yahya Jammeh a mis un de ses fidèles à la tête de la commission électorale à quelques mois du scrutin.
Pour maximiser l'effet « sérieux », il est préférable d'avoir des observateurs d'un certain âge avec un air grave et des lunettes. Cela renforcera leur crédibilité au moment d'annoncer les résultats « signes de la bonne santé de la démocratie du pays » tout en reconnaissant « quelques incidents et irrégularités isolés qui n'entachent en rien la validité des résultats ».
Quelques observateurs réellement indépendants (ONU, Union Européenne, USA...) peuvent s'être perdus dans le pays au moment du scrutin mais ce n'est pas très grave. Dans le pire des cas, ils rédigeront un communiqué pour se dire « vivement préoccupés ».

3 - Couper internet le jour de l'élection

Internet, c'est agaçant. On peut y faire circuler des articles à charge contre le président, organiser des rassemblements, inciter les citoyens au vote grâce aux réseaux sociaux, voire s'en servir pour mettre en place des comptages simultanés pour éviter certaines fraudes électorales... Tout cela n'est pas vraiment souhaitable pour les dictateurs soucieux d'éviter l'agitation et les mauvaises surprises.
La meilleure solution est donc d'organiser une coupure d'internet généralisée pendant le vote et l'attente des résultats. Plusieurs justifications sont possibles pour expliquer ce triste dysfonctionnement de l'intégralité du réseau télécom : un mystérieux « incident technique » (Gabon 2016) ou encore la « sécurité nationale » (Congo). Il est également possible de ne rien dire du tout (Tchad), parce qu'après tout, c'est juste la faute à pas de chance, n'est-ce pas ?

4 - Modifier la constitution pour faire douze mandats

Mais qu'avaient donc à l'esprit les gens qui ont inscrit dans la constitution une limitation du nombre de mandats ? Dix ou douze ans à la tête du pays, ce n'est pas grand chose pour un président qui se respecte. Pour être réélu très démocratiquement pendant une trentaine d'années, il est donc nécessaire de modifier la constitution pour enlever cette stupide disposition !
La modification constitutionnelle est un grand classique qui a fait ses preuves au Tchad, en Ouganda, en Guinée, au Congo, en Mauritanie ou plus récemment au Rwanda.
Il faut quand même être prudent en modifiant la constitution car cela peut déplaire à la population qui aura du mal à ne pas remarquer l'entourloupe. Certains présidents pourtant experts en magouilles électorales comme Blaise Compaoré (Burkina Faso) ont été obligés de quitter le pouvoir après avoir proposé des modifications constitutionnelles un peu trop audacieuses.
La palme du jury en matière de modification de la constitution est décernée à Macky Sall (Sénégal) qui s'est fait élire en promettant dans son programme un passage du septennat au quinquennat. Une fois élu, il a proposé d'entériner cette mesure par le biais d'un référendum pour « plus de démocratie » avant de faire campagne... pour le maintien du septennat.

5 - Les miracles électoraux

Si malgré toutes les précautions prises, gagner le scrutin semble un peu compliqué, il est temps d'utiliser l'arme ultime : le miracle électoral. Pas très crédible, certes, mais après tout, quand on est homme providentiel et messie de la Nation, il est bien normal de pouvoir faire quelques miracles !
La récente élection au Gabon semblait ainsi mal engagée pour Ali Bongo puisqu'il n'avait même pas 40% des voix alors que Jean Ping en avait 48% et que seuls les résultats d'une seule région restaient à être annoncés. Heureusement, la participation dans le Haut Ogooué s'est opportunément élevée à 99,97 % avec un vote àplus de 95% pour Ali Bongo. Ouf ! Juste assez pour repasser devant à l'échelle nationale.
Crédits photo : Josselin Rocher
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Article paru dans le numéro #121 RENTRÉE
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