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Emmanuel Brousse
Reportage | 8 mai

La faune baroque des camps de réfugiés
Au camp d'Idomeni, en Grèce, il n'y pas que des migrants. On y croise une foule de personnages en mal de sensations fortes.

Camps de réfugiés à Idomeni, Grèce © Emmanuel Brousse
Au camp d’Idomeni, il est facile de repérer ceux qui ne viennent pas d'Irak ni de Syrie : ils portent tous un sac à dos. Celui du photographe d'AP, recouvert de Gore-tex® et rempli de coûteux objectifs, celui du volontaire militant décoré de franges et customisé à grands renforts de tissus indiens et de porte-clefs, ou celui du médecin de MSF, plein de cachets d'aspirine et de blocs-notes. Ces sacs à dos contiennent tout ce qu'il faut pour passer la journée au camp sans manquer de rien. Puis, à la tombée de la nuit, leurs propriétaires rejoignent les taxis et voitures de location qui les reconduisent à leurs hôtels, à Polykastro, Evzoni ou Chalkidonia, villes grecques les plus proches du camp.
Dans ces bourgs du bout du monde, la population compatit au sort des migrants mais reconnaît que l’arrivée de journalistes, d'humanitaires et de volontaires booste l'économie locale. Quand des centaines de personnes débarquent en ville, autant en profiter. Cafés et bars affichent la présence de wifi et le gérant du Park Hotel admet volontiers que tout ce barnum est « bon pour le business ». Le terrain vague derrière son hôtel s’est transformé en camping, et des volontaires en sarouel rigolent autour d'un feu de camp.
Camps de réfugiés à Idomeni, Grèce © Emmanuel Brousse
Dans le hall, les murs sont recouverts par les plannings hebdomadaires des activités des volontaires. À toute heure de la journée, les canapés sont remplis de gens du monde entier occupés à scruter sans relâche leurs smartphones. Aucun d'entre eux n’a vraiment les moyens d’être là, mais les cafés serrés qu'ils descendent à la chaîne et l'essence qu'ils brûlent chaque jour pour se rendre au camp représentent une bouffée d'oxygène pour les commerces locaux.

Profiteurs vs humanitaires

D'autres ont trouvé des façons moins innocentes de transformer en cash la présence des réfugiés. Dans une station service, sorte de camp secondaire où sont entassés plus de 700 migrants, un volontaire se désole du comportement du propriétaire des lieux, un profiteur cupide « qui insulterait les réfugiés et organiserait un réseau de prostitution de jeunes filles syriennes ». Les nombreux vendeurs de cigarettes à la sauvette sont visiblement approvisionnés par des moyens illégaux, et d’après des rumeurs circulant dans le camp, des familles auraient été tuées par des passeurs serbes.
Ces activités semi-mafieuses restent cependant rares. La majorité des personnes présentes sont là pour apporter leur aide. Médecins sans frontières, Médecins du monde ou l'ONG espagnole de pompiers « Bomboneros en accion » occupent le terrain en permanence. L'exposition médiatique et la portée symbolique du camp maintiennent une vraie organisation. L’ambiance n’est plus à l’urgence, le camp est pourvu en matériel, en tentes et en médicaments, et les distributions de nourriture, les soins et l'assistance sont dispensés de façon professionnelle.
Camps de réfugiés à Idomeni, Grèce © Emmanuel Brousse
Des ONG plus modestes concentrent leurs efforts sur des parties précises du camp. Moins professionnelles, moins équipées et souvent plus militantes, elles effectuent une grande part du travail de terrain alors que les « gros » se chargent de l'organisation globale.

Une matière photographique infinie

Autre figure familière dans le labyrinthe de tentes : le photographe. Affilié à de grandes agences ou freelance profitant de la proximité de la Grèce pour se confronter à l'actualité, il erre dans les travées du camp, Reflex en bandoulière. Pour lui, Idomeni est à la fois un paradis et un casse-tête. Paradis, car les barbelés, les rails et les visages des enfants lui offrent une matière photographique quasi-infinie. Et casse-tête, car le traitement médiatique colossal du sujet des migrants l’oblige à ne pas tomber dans le piège du pathos au risque de voir ses clichés se noyer dans l’océan d'images.

Pour ne pas saturer davantage les médias de visages de migrants, les journalistes présents à Idomeni ont d’ailleurs des projets précis à moyen terme. Ceux qui étaient là pour le « hard news » lorsque la police macédonienne bombardait la foule de lacrymos ont quitté les lieux depuis longtemps.

Générosités spontanées

Au milieu de cette foule, on tombe sur des inclassables, comme cet instituteur suisse retraité. Béret vissé sur la tête, bretelles à l’ancienne et grosse moustache blanche, il distribue aux enfants quelques noix ou des sabots en plastique. Jamais il n'avait fait d'humanitaire, mais la situation à Idomeni l'a convaincu de quitter son confort pour aider un peu.

Plus loin, Marko, un Tchèque en sarouel à franges et chemise déchirée, joue avec un gamin qui hurle de rire. Il porte autour du cou l'Anneau Unique de Tolkien et explique dans un anglais vacillant qu'il est ici depuis longtemps et qu'il surveille les gosses le jour quand il n'est pas trop crevé. Le soir, il rentre à l'hôtel pour quelque fiesta à base de haschich et de MDMA.
Camps de réfugiés à Idomeni, Grèce © Emmanuel Brousse
Les pros jettent des regards de mépris sur ces hurluberlus dont l’efficacité laisse à désirer. Mais pour les réfugiés, les perspectives d'avenir sont si sombres qu'avoir le sentiment de ne pas être abandonné est presque aussi important que de recevoir à manger. D'ailleurs, le vieux monsieur suisse et le fêtard tchèque sont accueillis avec de grands sourires dans toutes les tentes, même pour distribuer des noix et plier des cocottes en papier.

Philosophe, Marko sourit en observant deux gamins jouer avec un bidon en plastique : « C'est sûr que je ne sers pas à grand chose ici. Mais je fais un petit peu, et gratuitement. C’est déjà pas mal par rapport aux 500 millions d’Européens qui ne font rien pour ces gens qui frappent à leur porte. »
Camps de réfugiés à Idomeni, Grèce © Emmanuel Brousse
Camps de réfugiés à Idomeni, Grèce © Emmanuel Brousse
Crédits photo : Emmanuel Brousse
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Article paru dans le numéro #110 CINÉASTE
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