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Sophie Colin
Entretien | 8 mai

« Pour contourner la censure, je manie le symbole ou la subversion »
Apichatpong Weerasethakul, cinéaste (Palme d'or 2010) et plasticien thaïlandais, évoque les difficultés de la création dans son pays où sévit la censure. Il expose ses œuvres à la Galerie Torri à Paris ce mois-ci.

Apichatpong Weerasethakul © Kick the Machine et TORRI, Paris
Le réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul
On connaissait Apichatpong Weerasethakul le cinéaste, le plus connu des réalisateurs thaïlandais en France et l’un des chouchous du Festival de Cannes (Palme d’Or en 2010 pour Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, entre autres prix). Son cinéma plonge les spectateurs dans un monde énigmatique et poétique, fait de contrastes entre rêves et réalité, l’homme et la nature, la lumière et l’obscurité, les sons bruyants que produit la nature, la voix douce des personnages… Ses partis pris esthétiques marqués font écho à un engagement profond pour des sujets tels que la mémoire et les questions sociales et politiques, dans un pays où la création se heurte au durcissement du régime.

On connaît moins l'artiste plasticien. Après avoir exposé au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris en 2009, il revient avec l’exposition Fire garden à la Galerie Torri, où il dévoile des vidéos et des photos récentes. L’occasion de l’interroger sur les connexions entre ses réalisations de cinéaste et ses créations artistiques, et sur les conditions de travail dans un pays soumis à la censure.
For Tomorrow For Tonight, Apichatpong Weerasethakul © Kick the Machine et TORRI, Paris
For Tomorrow For Tonight, Apichatpong Weerasethakul

Pluris – En quoi les photos et les vidéos que vous réalisez en tant qu’artiste plasticien se distinguent-elles de votre travail de cinéaste ?

Apichatpong Weerasethakul – Chaque medium obéit à ses propres règles. Au cinéma, il y a une équipe, un cameraman. Dans l’art, je suis plus libre, je ne suis pas limité par le format. Mais le style reste à peu près le même dans les deux domaines, et il faut faire abstraction de la technique pour exprimer et faire partager l’émotion. Par ailleurs, au cinéma, les spectateurs sont assis dans une salle obscure, hypnotisés par le film : c’est comme un rituel presque primitif. Ils sont très passifs. En art, il faut capter l’attention et susciter des réactions grâce à certains mots ou certaines images. Cet équilibre entre passivité et activité est très important.

Vos films se caractérisent par une atmosphère énigmatique, poétique et esthétique très particulière et des contrastes omniprésents. Vous jouez sur la lumière et l’obscurité, la lenteur et la douceur de la gestuelle, les sons, etc. Retrouve-t-on cette trace dans vos vidéos et vos photos ?

C’est un mystère ! En ce qui concerne l’atmosphère, je n’essaie pas de raconter une histoire à proprement parler mais de mettre l’émotion en avant. Par exemple, si une personne se déplace d’un point A à un point B, ce n’est pas le sujet. L’important est de montrer ce qu’elle ressent dans l’environnement qu’elle traverse. C’est mon point de vue à la fois de cinéaste et d’artiste plasticien. Pour les contrastes, j’estime que pour apprécier l’un, nous avons besoin d’apprécier l’autre. Si je mets de l’obscurité dans un film ou une photo, je vais apporter son opposé : la lumière. C’est un processus sans fin. C’est le processus de la vie.
« Être subversif peut nourrir la créativité mais peut aussi être un piège, et devenir ennuyeux. Je continue de penser que la liberté apporte plus de créativité. » Apichatpong Weerasethakul

L’armée est très présente dans vos films. Le cinéma est-il le medium le plus fort pour montrer la situation politique actuelle de la Thaïlande ?

On peut aujourd’hui exprimer tant de choses à partir d’images de films ou de photos. Le cinéma a beaucoup de pouvoir mais il est aussi très dangereux car il peut manipuler les spectateurs et travestir la vérité à des fins de propagande. C’est pour cette raison que, dans beaucoup de pays, les dictateurs ont peur de ce que montre le cinéma ou de l’usage qui est fait des images de films. Pour ma part, je vis dans un climat de peur. La situation est menaçante et préjudiciable. Le régime utilise la logique de la sécurité nationale pour intimider les gens. Face à cela, j’essaie de trouver un équilibre. Le message que j’envoie dit à la fois que ce que prétend la dictature n’est pas vrai mais que l’on doit traiter chacun de façon respectable, même un dictateur. C’est ce qu’il faut pour se comprendre réciproquement. Ce n’est pas par la force mais par la communication.

Comment travaillez-vous face à la censure imposée par le régime ?

Nous arrivons à un point où la dictature est devenue extrêmement dure pour la création. Donc nous devrions utiliser d’autres moyens et observer d’autres pays pour réfléchir à ce qui se passe actuellement chez nous. Automatiquement, je dois exprimer les choses symboliquement ou bien être subversif. Être subversif peut nourrir la créativité mais aussi se transformer en piège, et devenir ennuyeux. Mais je continue de penser que la liberté apporte plus de créativité.

Vous avez déclaré que vous aimeriez vivre ailleurs qu’en Thaïlande mais que cette idée vous faisait peur. Allez-vous quitter la Thaïlande et si oui, dans quel pays souhaiteriez-vous vivre ?

Je vais rester en Thaïlande un moment mais j’aimerais travailler à l’étranger. Créer sincèrement dans mon pays aujourd’hui devient dangereux. Je suis attiré par les pays d’Asie du Sud et par l’Amérique latine, par ces régions instables, leur culture et la brutalité de leur histoire. Je m’intéresse particulièrement à l’héritage de la colonisation. Observer et comprendre ce qui se passe dans ces pays me permet de mieux comprendre les événements qui se déroulent en Thaïlande aujourd’hui. Et puis j’aime leurs paysages.

Vous êtes connu comme un cinéaste expérimental. Mais êtes-vous aussi un artiste expérimental ?

Déjà, je ne cherche pas à être un cinéaste expérimental ! J’ai toujours aimé les films « expérimentaux » des années 1950-60 jusqu’à ce qu’ils deviennent trop institutionnalisés et ne relèvent plus de l’expérimentation. Au cinéma et dans l’art, je n’expérimente pas. J’essaie plutôt de trouver un équilibre. Comme dans la vie, je vis mais je n’expérimente pas. Pour moi, l’expérimentation est plus physique, plus chimique.
Pentax, Apichatpong Weerasethakul © Kick the Machine et TORRI, Paris

Quels sont les cinéastes qui vous ont inspiré ?

Beaucoup de ceux des années 1950 et 60, la plupart Américains, comme Andy Warhol, dont j’admire la philosophie.

Quels sont vos prochains projets ?

Je travaille sur une performance qui se déroulera dans un grand théâtre de Bruxelles du 21 au 25 mai prochain. Elle sera très intime, sans acteur. Pour moi, c’est du cinéma, mais d’une autre sorte. Puis je vais commencer à travailler sur d’autres projets artistiques et réaliser un nouveau film.
 Exposition Fire garden à la Galerie Torri, jusqu'au 28 mai 2016.

Apichatpong Weerasethakul - The Last Years of the River © Kick the Machine et TORRI, Paris
The Last Years of the River
The Primitive Project, Apichatpong Weerasethakul  © Kick the Machine et TORRI, Paris
The Primitive Project
The Primitive Project, Apichatpong Weerasethakul © Kick the Machine et TORRI, Paris
The Primitive Project
First Light, Apichatpong Weerasethakul © Kick the Machine et TORRI, Paris
First Light
Father's Clinic, Apichatpong Weerasethakul © Kick the Machine et TORRI, Paris
Father's Clinic
Crédits photo : Kick the Machine et TORRI, Paris
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Article paru dans le numéro #110 CINÉASTE
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