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Pascal de Rauglaudre
Entretien | 29 mai

« Nous sommes déjà de plus en plus bioniques »
Les robots auront-ils remplacé les médecins dans dix ans ? Presque, répond le chirurgien Guy Vallancien.

La robotique médicale va révolutionner le futur de la santé.  © Josselin Rocher
Résonance magnétique nucléaire, cœur artificiel, électrodes dans le cerveau, prothèses commandées par le cerveau : l'avenir de la médecine passe par les nouvelles technologies. À ce rythme, aura-t-on encore besoin des médecins dans dix ans ? Guy Vallancien, membre de l’Académie nationale de médecine et de chirurgie, est le fondateur de l’École européenne de chirurgie, une structure privée qui forme les chirurgiens à la robotique chirurgicale. Il est aussi l'auteur de La médecine sans médecin ? Le numérique au service du malade (Gallimard, 2015). Autant dire que la médecine de demain n'a pas de secret pour lui.

Pluris – La médecine sans médecin ?, c’est une provocation ?

Guy Vallancien – En quelque sorte, oui ! L’avenir de la médecine, c’est une médecine sans le médecin tel qu’on le connaît de nos jours. Aujourd’hui le rôle du médecin s’amoindrit, il fonctionne déjà par algorithme. Ses yeux, ses oreilles, ses mains sont des éléments subjectifs, non quantifiables, alors que les données de la biologie, de l’imagerie, de la résonance magnétique nucléaire, du scanner, de l’échographie, sont objectives et transmissibles en un clic à l’autre bout de la planète. Les instruments dépossèdent donc le médecin de son pouvoir d’examiner et de poser un diagnostic. Par ailleurs, les maladies sont détectées à un stade préclinique, c’est-à-dire avant l’apparition des signes et des symptômes : le cancer du sein par la mammographie, le cancer de la prostate par le dosage du PSA, l’antigène de la prostate, le diabète par le taux de sucre dans le sang, le cancer du poumon par la radio, etc.
La robotique médicale va révolutionner le futur de la santé.  © Josselin Rocher

Comment peut-on être sûr que les ordinateurs et les robots sont aussi fiables qu’un médecin ?

Parce que pour affiner son diagnostic, l’ordinateur peut traiter des quantités de données à une vitesse inaccessible à un médecin. Il sait analyser en quelques minutes les milliards de base du génotype d’une tumeur, par exemple. Aujourd’hui je télémanipule déjà les instruments sur une table d’opération à 3 mètres de distance avec des joysticks. Demain, ces techniques seront totalement robotisées, car la machine ne tremble pas, elle n’est jamais fatiguée, elle travaille sans pause, et quand elle ne comprend pas, elle s’arrête. Elle a aussi une laxité incroyable, le bras du robot peut tourner à 360° quand la main de l’homme ne dépasse pas 240°. L’outil est donc en train de primer sur les capacités intellectuelles et manuelles de l’homme.

À quoi servira le médecin ?

Le savoir est partagé aujourd’hui, tout le monde peut avoir accès à toutes les revues scientifiques, et le patient a souvent tout lu sur Internet. Mais ce qui continue de distinguer le médecin du malade, c’est son expérience professionnelle, qui fera que le patient ne croira jamais complètement un robot. Le médecin généraliste, le premier de la chaîne, deviendra donc le pivot du système de santé. Il sera assisté par des ingénieurs opérateurs, des robots anesthésistes, des infirmiers, des chirurgiens, des brancardiers, des pharmaciens, etc. Son rôle sera celui d’un intégrateur de données, ce qui exige des consultations lentes, beaucoup d’écoute et une prise en charge globale du malade dans tout son environnement personnel, familial, socioprofessionnel. C’est un vrai métier, avec une forte dimension psychologique pour accompagner le patient, et le convaincre d’adhérer à un projet thérapeutique. Et pour les maladies plus sérieuses, les traumatismes et les situations d’urgence, il y aura toujours besoin d’un humain. Le médecin tâcheron se transforme en médecin éclaireur, à l’écoute de ses patients : c’est le plus beau des rôles !

Qu’est-ce que ça va impliquer pour les formations en médecine ?

À part au plan scientifique, le contenu des études de médecine n’a pas évolué, en particulier en ce qui concerne l’intégration du médecin dans la société. Ceci doit donc changer, et dans plusieurs dimensions. Premièrement, un raccourcissement des études de deux ou trois ans, car les outils de simulation vont accélérer la formation, et les étudiants pourront être confrontés à des situations extrêmement complexes. Deuxièmement, il va falloir les intéresser à la communication, aux relations humaines, à l’économie de santé, à l’informatique, et à l’histoire des sciences aussi. Les jeunes médecins apprennent la biologie, mais ne connaissent rien de l’administration du système de santé : agences régionales, ministère des affaires sociales et de la santé, agence de sécurité du médicament, etc.
La robotique médicale va révolutionner le futur de la santé.  © Josselin Rocher

Si les futurs médecins doivent apprendre autant de choses, ils auront moins de connaissances scientifiques que ceux d’aujourd’hui.

Pas forcément. Le contenu scientifique des formations est déjà très parcellisé aujourd’hui. Il n’est pas normal d’attendre six ans avant de savoir si on va être médecin généraliste, chirurgien, psychiatre, médecin de la spécialité d’organe, ou médecin de santé publique. Le cursus est identique pendant six ans. Il faudrait que juste après la licence, au niveau du master, les étudiants puissent choisir leurs options, avec un droit à l’erreur. Pas besoin de maîtriser la biologie complexe des enzymes du foie pour devenir chirurgien, ou l’anatomie du pied pour devenir gastroentérologue, par exemple. Le médecin généraliste doit apprendre les grandes idées, les grandes thématiques, le médecin de santé publique, l’économie, le médecin de recherche, les donnes scientifiques, les statistiques, le travail à la paillasse, etc. 60 à 70 % des tâches assurées par un médein généraliste aujourd’hui peuvent être déléguées à un personnel de niveau Master ou Licence, infirmier, kiné, podologue, orthopédiste, orthophoniste, psychologue, etc.

Qui va faire de la recherche médicale dans ce système de santé que vous décrivez ?

Tout le monde ! La recherche médicale, c’est d’abord ouvrir les yeux, regarder le monde et se dire : « Tiens, ce n’est pas comment on le pensait ». Les vraies ruptures en matière de recherche médicale sont toujours individuelles : quelqu’un a pensé autrement une idée qui ne venait pas à l’esprit des autres, et qui bouleverse les connaissances scientifiques du moment pour aboutir à une amélioration.

Cette médecine très robotisée ne risque-t-elle pas d’être trop chère ?

Elle coûtera le prix des instruments. Aujourd’hui, les robots chirurgicaux sont chers, mais la concurrence fera baisser les prix. L’innovation est toujours onéreuse parce que c’est de l’investissement lourd, sans savoir s’il va rapporter, mais il faut faire le pari. Nous avons tous les moyens financiers nécessaires pour intégrer ces outils nouveaux.

Et la médecine robotisée peut-elle profiter à l’ensemble de la population ?

Cette médecine sera plus performante, elle impliquera qu’on se déplace et qu’on fasse de la télémédecine. Il faut du courage politique pour réorganiser territorialement la santé et faire en sorte que chacun ait accès aux meilleurs soins quel que soit ses moyens. Mais dans une France bloquée, où chacun veut garder son hôpital, son service, son docteur, ça ressemble à un vœu pieux. Il est absurde de maintenir un service de chirurgie de pointe avec un personnel très qualifié dans un petit hôpital, alors qu’il coûterait beaucoup moins cher de transporter le patient dans le bon centre d’un coup de Google car ou d’hélicoptère, même à 2500 euros de l’heure.

L’homme augmenté est-il l’étape qui suit la médecine robotisée ?

Vous faites allusion au transhumanisme ! C’est un domaine qui dépasse largement la médecine, mais il concerne tout de même les médecins au premier chef parce que c’est à eux qu’on demande de réparer les corps. Et pourquoi pas demain les augmenter ? C’est le cas avec la chirurgie plastique, les médicaments, les prothèses, les pacemakers, les cœurs artificiels, des électrodes dans le cerveau pour les parkinsoniens. Certaines prothèses sont déjà commandées par le cerveau. Bref, nous sommes de plus en plus bioniques. Ceci dit, le transhumanisme pose de vraies questions, il nous oblige à repenser notre humanité, à nous poser la question de notre identité et de notre finalité. Mais lorsqu’il prône la mort de la mort, la vie éternelle, je suis sceptique. Une valeur infinie perd toute sa valeur. La vie n’a d’intérêt que parce qu’elle a un temps. Si on avait une éternité pour tout faire, à quoi bon ?

TED Talks : La nouvelle bionique pour courir, escalader et danser, par Hugh Herr

Hugh Herr est un chercheur du MIT amputé des deux jambes après des gelures profondes, et qui porte des prothèses bioniques. À la fin de la séquence, une danseuse le rejoint. Elle aussi a été amputée après l’attentat du marathon de Boston, mais elle danse avec une deuxième jambe artificielle.
Crédits photo : Josselin Rocher, DR
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Article paru dans le numéro #113 LA VIE EN 3D
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