Fermer
Pascal de Rauglaudre
Entretien | 14 juillet
10 mn

Faut-il être sage pour être un bon leader ?
Tout dépend de ce qu'on entend par « bon » et « sage », argumentent Prasad Kaipa et Navi Radjou, spécialistes de la stratégie d'entreprise.

Navi Radjou, co-auteur de Donner du sens à l'intelligence © DR
Navi Radjou, co-auteur de Donner du sens à l'intelligence
Un dirigeant intelligent est-il un dirigeant sage ? Si les plus brillants impressionnent par leurs capacités intellectuelles, ils ne savent pas toujours inscrire leur réussite dans la durée, ni se prémunir contre l’échec. Les leaders sages, éclairés, sont mieux armés pour y faire face. Et pour y parvenir, il faut aller au-delà de l’intelligence. Dans leur dernier essai, Donner du sens à l’intelligence. Comment les leaders éclairés réconcilient business et sagesse (Diateino, 2016, préface de Matthieu Ricard), Navi Radjou, consultant en stratégie, et Prasad Kaipa, coach dans la Silicon Valley, proposent aux dirigeants un mode d’emploi pour accéder à une forme de sagesse.
Prasad Kaipa, co-auteur de Donner du sens à l'intelligence © DR

Prasad Kaipa, co-auteur de Donner du sens à l'intelligence

Pluris – Prasad Kaipa, vous avez eu l’opportunité de travailler avec Steve Jobs. Était-il un leader sage ?

Prasad Kaipa et Navi Radjou – D’une certaine manière, oui, il l’était, ne serait-ce que par l’incroyable succès d’Apple, qui est en lui-même une source fabuleuse d’inspiration pour des millions d’autres entrepreneurs.

Et Tim Cook ? Quelles sont les différences entre ces deux leaders ?

Tim Cook est beaucoup plus humble, il ne recherche pas la gloire, ce qui ne l’empêche pas de montrer d’authentiques qualités de leadership, puisqu’Apple a doublé de taille en cinq ans. La dimension innovante et avant-gardiste du groupe risque de s’estomper, mais la capacité de Tim Cook à retenir ses meilleurs éléments montre bien la sagesse de son leadership.

Les leaders d’aujourd’hui sont-ils plus vulnérables ?

Oui, le système économique produit des leaders moins tout-puissants car l’éthique ne joue plus un rôle aussi déterminant, et la vitesse est devenue le nouveau mantra. En termes de business, tout ce qui compte, c’est de produire des résultats le plus vite possible. En fin de compte, le leadership n’est plus concédé, il n’est plus automatique, il doit être gagné avec de la confiance, de l’authenticité et le sens de la contribution. Ces principes éternels de spiritualité ont été oubliés dans les dernières décennies, mais ils retrouvent de l’importance aujourd’hui.
Navi Radjou et Prasad Kaipa, auteurs de Donner du sens à l'intelligence © DR

Navi Radjou et Prasad Kaipa, auteurs de Donner du sens à l'intelligence

Jamais l’environnement des affaires n’a été aussi complexe et interconnecté qu’aujourd’hui. Pourquoi faudrait-il plus de sagesse que d’intelligence pour l’appréhender ?

Quand le monde entier est connecté, les secrets ne le restent pas très longtemps. En même temps, les compétences se diffusent plus rapidement et il est difficile de contrôler la communication. Quand la complexité s’accroît, les modèles traditionnels de compétition ne fonctionnent plus. Utiliser son intelligence pour faire avancer ses intérêts personnels entraîne un fonctionnement en silo, avec moins de coopération. Or à cause de l’interconnexion du monde, nous dépendons de la coopération tout en étant en compétition ouverte avec les autres. Pour prendre un exemple industriel, Samsung est à la fois un fournisseur d’écrans pour Apple, tout en étant un concurrent sur le marché des smartphones. De même, Boeing et Airbus collaborent et en même temps sont en compétition. Dans ces conditions, un intérêt personnel plus éclairé, une clarté éthique et un engagement détaché, sans confusion émotionnelle, aident à prendre de meilleures décisions, à clarifier les rôles et à agir efficacement. Ce sont les caractéristiques des leaders sages.

Mais l’intelligence empêche-t-elle de prendre des décisions sages ?

En elle-même, l’intelligence est essentielle pour rester compétitif. Mais si vous restez conditionné pour ne l’appliquer que dans un certain sens, à moyen terme, vous risquez de rater des opportunités de croissance pour votre entreprise. Vous finissez par agir en mode pilotage automatique, en utilisant des recettes qui vous ont certes apporté le succès dans le passé, mais vous ne réfléchissez plus au contexte qui évolue, et vous n’apprenez plus de vos échecs. C’est difficile d’écouter les autres et de chercher conseil quand on ne fonctionne que dans un état d’esprit d’intelligence stricte.

Parce qu’on attend des leaders qu’ils soient rapides et résolus, la réflexion et l’introspection qui les aideraient à puiser dans leur sagesse sont laissées de côté, et cela les empêche de prendre de bonnes décisions et d’agir efficacement. Les leaders sages donnent une autre dimension à l’intelligence en utilisant leur réflexion et leur introspection comme une façon d’apporter de la réactivité au contexte. Ensuite, ils se focalisent sur des causes nobles et un intérêt personnel éclairé pour s’engager pleinement dans leur rôle sans être prisonniers de leurs émotions.

Dans votre précédent livre, L’innovation Jugaad (Diateino, 2013), vous défendiez le Jugaad, cet « art de faire plus avec moins » et l’innovation frugale. En quoi le Jugaad a-t-il un lien avec la recherche de sagesse ?

Beaucoup des exemples d’innovation frugale que nous avons étudiés sont aussi des exemples de leaderships éclairés. Tout cela est interconnecté. Le jugaad est une question d’ingéniosité ; la frugalité, une question d’utilisation sage des ressources ; la sagesse c’est être frugal, ou jugaad, avec les gens. Il s’agit d’innover mieux avec moins, de développer des produits à la fois abordables, durables et qui respectent les conditions de travail. C’est le principe des low tech, qui consistent à prendre à contrepied l’évolution technologique actuelle, en s’appuyant sur des technologies anciennes qui ne sont pas dépassées, comme le fait l’application Be-Bound avec la technologie 2G dans les pays pauvres.

Low tech ne risque-t-il pas de rimer avec low cost ?

Pas du tout, bien au contraire ! Notre mantra serait plutôt : low tech, high value. Les low tech sont moins élitistes que les high-tech, mais elles apportent plus de valeurs à leurs utilisateurs qui ont moins de ressources. La sagesse consiste à adopter une approche holistique, pour résoudre des équations à plusieurs variables, puisque les innovations frugales doivent être abordables, simples à utiliser, durables, de bonne qualité, respectueuses de l’environnement, et créer plus de valeur pour la société et l’utilisateur. L’intelligence seule n’en est pas capable, faute d'être holistique.

Quelles solutions proposez-vous pour aider les entrepreneurs à devenir sages ?

Nous les expliquons dans notre livre : comment des leaders intelligents ont agi avec sagesse, jusqu’à devenir des leaders vraiment sages. Dans notre modèle, nous avons identifié six principes, inspirés d’études de cas réelles, que les leaders devraient suivre pour exceller. Nous questionnons le leadership intelligent, sur la base d’exemples, en aidant les lecteurs à s’analyser eux-mêmes, et en leur offrant l’opportunité de se transformer avec les gens autour d’eux. Le choix de changer n’appartient qu’à eux seuls : la sagesse ne peut pas être imposée de l’extérieur, il faut désapprendre la folie d’abord !
Crédits photo : DR
Partager :
Article paru dans le numéro #120 PROGRAMME
Recevoir le magazine Inscrivez-vous pour recevoir chaque semaine l'essentiel de la culture, du business et de l'art de vivre.
Fermer
Faut-il être sage pour être un bon leader ? à un ami.
(*) Obligatoire
Fermer
Modifiez votre mot de passe
Fermer
Veuillez saisir votre identifiant
Fermer
Bienvenue sur Pluris
, complétez le formulaire pour terminer votre inscription.