Fermer
Emmanuel Brousse
Focus | 7 oct.
11 mn

Connaissez-vous le téléphonographe ?
Écrans géants, voitures volantes et colonisation spatiale : les prédictions des géants de la science fiction oscillent entre le très précis et l'approximatif.

Les inventeurs fous réinventent le futur © DR
1883, Paris, rue du Croissant. Au pied des immeubles haussmanniens flambant neufs, les crieurs de journaux vendent Le Matin ou Le Petit Parisien où sont distillées les dernières nouvelles. On y détaille les lois portées par Jules Ferry, les échauffourées politiques de la Troisième République et les nouvelles de Madagascar où la marine française fait le blocus de l'île.
Mais au numéro 7, dans les bureaux de La Caricature, Albert Robida est bien loin de l'actualité. Il dessine des astronefs, des chars d'assaut et des villes tout en hauteur dans lesquelles les immeubles disposent de plateformes d'atterrissages pour les taxis volants. L'effervescence technologique de la fin du siècle a inspiré quelques impatients comme Robida dont les quelque 60 000 dessins font la part belle à l'« anticipation ».
Avec Wells et Jules Verne, il fait partie de la première génération de futurologues à avoir tenté d'imaginer à quoi ressemblerait l'an 2000, date symbolique du « monde nouveau ».

Téléphonographe

Sur la partie « technique », les auteurs d'hier ont parfois fait preuve d’une belle intuition. Les dessins de Robida montrent des biplans, un métro, un « téléphonographe » pour pratiquer la vidéoconférence façon Skype... Son ouvrage La Guerre au vingtième siècle raconte les aventures d'un jeune homme plongé dans une guerre mondiale avec des missiles, des chars d'assaut, des mines antipersonnel et des armes chimiques. La description de cet arsenal terrifiant date de 1887. Et cruelle ironie, Robida donne une date pour ces aventures martiales : 1945.
Les visions de Jules Verne et de Wells sont passées à la postérité. Le premier a imaginé des sous-marins au long cours, des aéronefs en tout genre et des voyages dans l'espace, quand le second jetait les bases de la science-fiction avec sa Guerre de Mondes.
Seul bémol dans les visions futuristes des vénérables plumes du « roman scientifique » : la voiture volante. Prophétisée depuis 1870, elle est un « must-have » du monde du futur tel que l'imaginaient les géants de la SF mais toujours nulle trace d'elle dans les cieux de nos villes bien réelles.
Seul bémol dans les visions futuristes des vénérables plumes du « roman scientifique » : la voiture volante. Prophétisée depuis 1870, elle est un « must-have » du monde du futur tel que l'imaginaient les géants de la SF mais toujours nulle trace d'elle dans les cieux de nos villes bien réelles.
Les inventeurs fous réinventent le futur © DR

Les codes du 19e siècle

Si les véhicules, les armes, fusées et avions modernes ont dans l'ensemble été « prévus » avec des décennies d'avance, les évolutions de la société, du design et la technologie « abstraite » auraient sans doute surpris les plus visionnaires des « anticipateurs ». Jules Verne avait beau avoir imaginé le Nautilus et les voyages dans la lune, le monde dans lequel étaient mises en scène ces inventions restait celui de son époque avec ses codes et ses règles.
Robida a poussé plus loin en dessinant un Paris du 20e siècle où des câbles partaient des tours de Notre-Dame et où les femmes pouvaient porter le pantalon et être intégrées à l'armée, y compris parmi les officiers, chose totalement impensable à l'époque.
Ces prévisions, extrêmement justes pour leur époque étaient une première tentative pour imaginer l'évolution non seulement de la science, mais aussi de la société. Mais les personnages qui peuplent les villes futuristes de Robida semblent toujours vivre aux 19e siècle : ils conservent les robes, les redingotes et chapeaux de l'époque, vont voir des opérettes dans leurs taxis volants et les bâtiments tout en hauteur et en câbles électriques conservent un style Art nouveau typique de l'époque de l'auteur.

Des inventions concrètes

De fait, plus les évolutions sont visuellement impressionnantes, plus on a de chances de trouver quelqu'un qui a su les voir en avance. Les avions, machines spectaculaires par excellence, ont fait rêver bien avant que les pionniers de l'aviation ne parviennent réellement à décoller.
En revanche, une invention révolutionnaire mais plus « abstraite » comme internet n'a pas été aussi facilement « imaginée ». La vidéoconférence est un fantasme ancien qu'on retrouve chez Robida, mais aussi chez Mark Twain qui détaille dans une nouvelle de 1898 le fonctionnement d'un « télectroscope » capable de faire transiter images et informations grâce au réseau téléphonique.
On retrouve cette idée en 1911 dans les écrits d'Hugo Gernsback, lequel imaginait aussi l'énergie solaire, les radars et les télécommandes. Mais pour avoir une vision d'une « toile » internet comme celle que nous connaissons aujourd'hui, il faudra attendre 1984, une époque où les premiers réseaux Arpanet fonctionnaient déjà, avec Neuromancien de William Gibson où apparaît pour la première fois l'idée d'un réseau intangible dans lequel on peut naviguer (même si dans le livre de Gibson, cela se fait directement via la conscience et non par l'intermédiaire d'un ordinateur).
La technologie du Télécran de 1984, de George Orwell, décrit aussi d'une certaine façon la face sombre d'internet puisqu'elle permet au régime d'Oceania de diffuser les messages de « Big Brother » en temps réel et de parler aux citoyens en utilisant leurs données personnelles.
Les inventeurs fous réinventent le futur © DR

La face noire de la société

Les transformations sociétales de la fin du 20e siècle ont elles aussi été explorées par les auteurs d'hier. La génération d'Huxley et Orwell puis celle de Philip K Dick et Asimov ont mis en retrait les inventions scientifiques pour mettre au centre de leurs écrits les contorsions et travers de la société de demain. Si les craintes de sociétés eugénistes et totalitaires à l'échelle de la planète se sont avérées plutôt infondées, les récits comme 1984 ou Le meilleur des mondes font de parfaites allégories de la surveillance de masse, des antidépresseurs et de la face noire de la société de consommation en général.
Le tableau quasi-apocalyptique de Tous à Zanzibar, de John Brunner (1968), est sans doute ce qui se rapproche le plus d'un carton plein pour dresser les maux de notre époque. L'auteur britannique y décrit un monde en proie aux menaces terroristes où les Etats-Unis sont en concurrence avec la Chine et où l'Europe est unie dans un marché commun (sans l'Angleterre !). Petite cerise sur le gâteau, le président des Etats-Unis s'y nomme Obomi.

Odyssées interplanétaires

Finalement, le seul domaine où la réalité peine vraiment à rattraper la SF (à part la voiture volante) est la conquête spatiale. Si le Voyage dans la Lune de Jules Verne fait partie de l'Histoire depuis la fin des années 60, les odyssées interplanétaires d'Asimov sont encore bien loin. La faute à un bond technologique restant à effectuer. Car si imaginer un avion est aussi « facile » qu'imaginer un vaisseau spatial capable d'atteindre des mondes éloignés, le second est infiniment plus complexe à réaliser.
En 2016, point de terraformation, de vaisseaux-colonies ou de voyages stellaires façon 2001 l'Odyssée de l'Espace. Les premiers pas de l'Homme sur Mars attendront encore quelques décennies et les escapades hors de notre système solaire ne sont pas encore sérieusement envisagées. Mais si un jour l'Humanité y parvient et finit par croiser des petits hommes verts, gris ou bleus sur une exoplanète quelconque, elle ne pourra pas prétendre ne pas avoir été prévenue.
« Un homme ne serait pas intelligent s’il ne croyait pas les mondes habités. Il faut être un sot, un crétin, un idiot, une brute, pour supposer que les milliards d’univers brillent et tournent uniquement pour amuser et étonner l’homme, cet insecte imbécile, pour ne pas comprendre que la terre n’est rien qu’une poussière invisible dans la poussière des mondes, que notre système tout entier n’est rien que quelques molécules de vie sidérale qui mourront bientôt. Regardez la Voie lactée, ce fleuve d’étoiles, et songez que ce n’est rien qu’une tache dans l’étendue qui est infinie. Songez à cela seulement dix minutes et vous comprendrez pourquoi nous ne savons rien, nous ne devinons rien, nous ne comprenons rien. » Guy de Maupassant, L'Homme de Mars (1887).
Crédits photo : DR
Partager :
Article paru dans le numéro #126 PRESCIENCE
Recevoir le magazine Inscrivez-vous pour recevoir chaque semaine l'essentiel de la culture, du business et de l'art de vivre.
Fermer
Connaissez-vous le téléphonographe ? à un ami.
(*) Obligatoire
Fermer
Modifiez votre mot de passe
Fermer
Veuillez saisir votre identifiant
Fermer
Bienvenue sur Pluris
, complétez le formulaire pour terminer votre inscription.