Fermer
Élodie Fondacci
Recommandation | 21 mai
5 mn

Si vous avez raté la saison de théâtre...
Un tapis rouge peut en cacher un autre. Notre palmarès pour la soirée des Molières, lundi 23 mai.

Ça ira (1) Fin de Louis, de Joël Pommerat © DR
Cannes s’achève. On passe l’aspirateur au Palais des Festivals, on roule le tapis rouge de la Croisette... Ne pensez pas pour autant en avoir fini avec les récompenses ! Lundi 23 mai aura lieu la 28e Nuit des Molières, aux Folies Bergère. En avant-première, le palmarès de Pluris.
Les Cavaliers, d’après Joseph Kessel, mise en scène Eric Bouvron et Anne Bourgeois © DR
Les Cavaliers, d’après Joseph Kessel, mise en scène Eric Bouvron et Anne Bourgeois

Molière du Théâtre privé : Les Cavaliers, d’après Joseph Kessel, mise en scène Éric Bouvron et Anne Bourgeois

« Il est de ces êtres à qui tout excès aura été permis », a dit Mauriac de Joseph Kessel. Grand reporter, aventurier infatigable, Kessel fit trois fois le tour du monde et son œuvre d’écrivain est nourrie de ses voyages, en Palestine, en Afrique, en Birmanie ou en Afghanistan. C’est ce pays justement qui lui inspira son chef-d’œuvre romanesque, Les Cavaliers.
Sur ces terres où le cheval fait l’homme, se dispute chaque année à Kaboul un mythique tournoi de cavaliers : le Bouzkachi du roi. Une course que l’implacable Seigneur Toursène a remportée maintes fois, comme son père et le père de son père avant lui. Mais il ne le disputera pas cette année. Même s’il lui en coûte de l’admettre, il est trop vieux désormais pour chevaucher Jéhol, le pur sang indomptable, le cheval fou. C’est à son fils Ouroz, que reviendra cet honneur insigne. S’il gagne alors Jéhol lui reviendra.
Dans ce pays où l’on peut mourir pour l’honneur, Ouroz ne peut pas perdre. Mais il perd cependant. Mortifié par sa chute, l’orgueilleux refuse de rentrer affronter son père. Il préfère risquer sa vie et celle de son serviteur, le fidèle Mokkhi, en passant par la montagne pour se racheter aux yeux de Toursène.
Adapter sur scène ce roman épique de 800 pages était impossible. Pourtant Éric Bouvron l’a fait. Quelques coussins de brocart, quelques tapis frangés d’or, un bruiteur - Khalid K - qui fait résonner la mélopée lente du griot, le bruit du vent ou le chant du muezzin aux premières lueurs de l’aube et surgissent devant nous les steppes et leurs vertiges, les montagnes abruptes. L’Orient lointain et ses beautés étrangères où se déroule ce conte philosophique envoûtant.
 Les Cavaliers, à l'Espace Coluche de Plaisir (78) le 24 mai, à Genève le 9 juin, à Laval aux Nuits de Mayenne (53) le 21 juillet, à Chantilly (60) les 30 et 31 juillet, au Festival Bonaguil (47) le 3 août, au Cado à Orléans (45) du 23 septembre au 7 octobre prochains.
Les Faux British, de Henry Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields, mise en scène Gwen Aduh © DR
Les Faux British, de Henry Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields, mise en scène Gwen Aduh

Molière de la Comédie : Les Faux British, de Henry Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields, mise en scène Gwen Aduh

À l’occasion de la réunion annuelle de l’Amicale du roman noir anglais, un petit groupe d’amateurs, le président, la trésorière, quelques membres émérites sept en tout), a décidé d’adapter sur scène un polar méconnu de Conan Doyle.
Un comte anglais retrouvé assassiné dans son manoir, un détective : l’Inspecteur Carter – sorte de Sherlock Holmes local – appelé en renfort. Et des suspects – la fiancée, le frère félon, un majordome… tous coincés dans le manoir par une tempête de neige.
Pour monter cette enquête, nos amateurs ont emprunté à la brocanteuse du coin de quoi faire un décor, ils ont appris leur texte et hop, ce soir nous sommes conviés à la représentation. Le problème c’est qu’ils sont complètement inexpérimentés, affreusement mauvais et que, à partir du moment où ils vont monter sur scène, tout va partir à vau l’eau.
Le décor qui s'écroule, l’actrice qui donne les réponses avant que son partenaire n’ait posé les questions. La comédienne qui s'assomme. L'entrée au mauvais moment du majordome qui a perdu ses antisèches, le mort qui grimace de douleur parce qu’on lui a marché sur la main. Les liaisons affreuses d’un des acteurs… Rien ne leur sera épargné. Les catastrophes s’enchaînent à un rythme effréné, pendant que les malheureux essaient vaille que vaille d’aller jusqu’au bout de la pièce. Un Cluedo calamiteux irrésistiblement drôle.
 Les Faux British, au Théâtre Saint Georges, prolongé jusqu’au 30 août.
Les Chatouilles ou la danse de la colère, d’Andréa Bescond, mise en scène Éric Métayer © DR
Les Chatouilles ou la danse de la colère, d’Andréa Bescond, mise en scène Éric Métayer

Molière du Seul(e) en scène : Les Chatouilles ou la danse de la colère, d’Andréa Bescond, mise en scène Éric Métayer

Un spectacle sur la pédophilie, ce n’est pas forcément une soirée de détente en perspective. Pourtant la pièce d’Andréa Bescond est une des meilleures de l’année. Drôle à tirer des larmes de rire. Poignante à en tirer d’autres, d’émotion cette fois.
Les chatouilles, on le devine c’est le jeu innommable que fait subir des années durant Gilbert un « ami de la famille » à Odette, 8 ans. Personne n’a rien vu, personne n’a voulu écouter. Alors puisque les mots ne suffisaient pas, la petite fille a dansé.
Bien des années plus tard, Odette est chez le psy, et elle raconte sa vie.
Comment elle s’est jetée à corps perdu dans la danse. Comment, devenue danseuse de comédie musicale, elle a tourné dans le monde entier au rythme effréné des productions se noyant dans l’alcool, la drogue, la fête et le travail pour ne pas avoir à penser. Comment son corps a parlé pour elle : comment sa danse d’une violence incompréhensible a fini par trahir sa colère et à l’obliger à faire face.
Jeans, converses, queue de cheval, Andréa Bescond est un caméléon. En un geste, un accent une posture, elle incarne tous les personnages de l’histoire. Un accent de Marseille, et elle est la prof de danse obèse qui s’éponge les aisselles, en essayant d’entraîner dix mômes survoltées pour le gala de fin d’année ; un pincement de lèvres, elle est sa propre mère, qui refuse toujours de la croire. Le public rit, sanglote et se lève d’un bloc pour 15 minutes de standing ovation. Une claque.
 Les Chatouilles ou la danse de la colère, d’Andréa Bescond, mise en scène Éric Métayer, au Théâtre du Petit Montparnasse, prolongé jusqu’au 25 juin.
Michel Bouquet dans À tort et à raison, de Ronald Harwood, mise en scène Georges Werler © DR
Michel Bouquet dans À tort et à raison, de Ronald Harwood, mise en scène Georges Werler

Molière du Comédien dans un spectacle de Théâtre privé : Michel Bouquet dans À tort et à raison, de Ronald Harwood, mise en scène Georges Werler

Probablement ne quittera-t-il jamais la scène, probablement jouera-t-il jusqu’à ce que ses forces l’abandonnent. À 90 ans, Michel Bouquet incarne au théâtre Hébertot un autre monstre sacré : Wilhelm Furtwängler, le chef d’orchestre le plus célèbre de son temps qui dirigea dès 1933, et durant toute la guerre, l’Orchestre Philharmonique de Berlin. N’avoir pas quitté l’Allemagne sous le IIIe Reich lui valut d’être accusé de complaisances vis-à-vis du régime nazi. En 1946 à Berlin, Furtwängler est appelé à comparaître devant la Commission de dénazification instaurée par les Alliés qui voulaient éradiquer le nazisme dans les institutions allemandes.
L’excellente pièce de Ron Harwood (scénariste du Pianiste de Roman Polanski) imagine le face-à-face entre le chef et un commandant américain particulièrement inquisiteur. Hargneux, inculte (le nom de Furtwängler ne lui évoque rien et c’est peut-être pour cela d’ailleurs qu’il a été choisi, pour que l’admiration ne le fasse pas fléchir), il s’acharne. Peu importe que Furtwängler ait toujours refusé la carte du Parti. Jouer c’était cautionner. Hiératique, le musicien se défend : il est resté pour défendre la grande musique, qui seule peut sauver de la barbarie et du désespoir.
Dans cet affrontement, bien vite on ne sait plus quel parti prendre. L’art est-il au dessus du bien et du mal ? La question hante bien après la tombée du rideau.
 À tort et à raison, de Ronald Harwood, mise en scène Georges Werler, au Théâtre Hébertot, 100e et dernière irrévocable le 19 juin.
Ça ira (1) Fin de Louis, de Joël Pommerat © DR
Ça ira (1) Fin de Louis, de Joël Pommerat

Molière du Théâtre public, de l’Auteur francophone vivant, du Metteur en scène d’un spectacle de Théâtre public : Ça ira (1) Fin de Louis, de Joël Pommerat

On les décernerait bien tous à Joël Pommerat, tant sa pièce Ça ira a été une révélation, un moment de théâtre dont on se dit qu’on en parlera encore dans 20 ans.
En mai 1789, face à une situation financière catastrophique, Louis XVI se voit contraint de convoquer les Etats Généraux. Noblesse et clergé refusant de frayer avec cette assemblée qui représente 98 % des Français, le Tiers va siéger seul, s’ériger en Assemblée nationale, et dans les cris et la fièvre, voter les lois qui vont faire basculer l’ordre établi.
En nous installant dans l’Assemblée, ce grand théâtre où s’est joué le sort de la nation, Pommerat nous fait vivre la Révolution Française au présent. Sur scène pas de costumes d’époque, pas de Danton, ni de Robespierre : des hommes en cravate, des femmes en tailleur, qui n’ont pas existé mais qui ont dans la bouche les mots des vrais protagonistes (6 mois de travail d’improvisation à partir des vrais textes ont été nécessaires).
Par ce refus de toute reconstitution, Pommerat réussit à faire entendre les idées et leur brûlante actualité. Et il nous fait entrevoir comment l’histoire se fait. Dans la complexité, le chaos, le tumulte. Bien loin de la linéarité qu’exposent les livres de classe.

Une expérience à vivre.
 Ça ira (1) Fin de Louis, de Joël Pommerat, au Théâtre Nanterre-Amandiers, reprise du 9 au 25 septembre 2016.
Crédits photo : DR
Partager :
Article paru dans le numéro #112 SPÉCIAL CORÉE
Recevoir le magazine Inscrivez-vous pour recevoir chaque semaine l'essentiel de la culture, du business et de l'art de vivre.
Fermer
Si vous avez raté la saison de théâtre... à un ami.
(*) Obligatoire
Fermer
Modifiez votre mot de passe
Fermer
Veuillez saisir votre identifiant
Fermer
Bienvenue sur Pluris
, complétez le formulaire pour terminer votre inscription.