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Sophie Colin
À savoir | 19 juin
10 mn

La confusion des genres : tendance de fond ou lubie de créateur ?
Les looks androgynes affolent les podiums, mais ce n'est pas demain la veille que les hommes mettront des jupes, assure Patricia Romatet, de l’IFM.

Chez Andrea Crews, la mode transcende le genre © Andrea Crews
Andrea Crews, fashion designer
George Sand et Gabrielle Chanel assumèrent leur style androgyne version féminine. En 1969, Yves Saint-Laurent imagina la femme en smoking. Lorsque, en 1985, Jean-Paul Gaultier crée des jupes pour hommes, une nouvelle étape est franchie. Depuis, un certain nombre de créateurs revendiquent la confusion des genres et proposent une mode unisexe. Sur les podiums, les mannequins hommes ressemblent à des femmes et inversement. Plus qu’efféminés, certains sont transgenres : s’ils ont l’apparence et le mode de vie du sexe opposé, ils n’en ont pas pour autant physiquement le sexe. Autre forme de mixité : certains créateurs, comme l'a annoncé Gucci pour 2017, organisent des défilés uniques pour hommes et femmes.
Patricia Romatet, enseignante à l’Institut Français de la Mode (IFM), analyse pour Pluris ces phénomènes de mode, indissociables de l'évolution de la société. Face à cette confusion des genres, une chose est certaine : l’homme et la femme ne sont pas égaux devant la mode.
Chez Andrea Crews, la mode transcende le genre © Andrea Crews

Chez Andrea Crews, la mode transcende le genre

Pluris – La mixité, voire l’interchangeabilité, qui sont particulièrement présentes dans la mode aujourd’hui, sont-elles un phénomène social incontournable ?

Patricia Romatet – Je crois que le phénomène n’est pas le même pour les hommes et pour les femmes. Les femmes ont beaucoup plus de liberté dans leur façon de s’habiller. Dans l’expression de la féminité, il y a des registres extrêmement variés et le champ des possibles est extrêmement large. Elles peuvent s’amuser avec des codes féminins. Ou bien s’approprier des pièces du vestiaire masculin. Ce sont, au départ, des symboles de pouvoir. Elles y gagnent une forme de liberté et, en même temps, il y a moins de variété. Le vestiaire masculin est quasi générique : le blazer, la chemise pour homme, le trench-coat, le pardessus, le pantalon à pinces. Du côté des hommes par contre, la notion de liberté est beaucoup plus contrainte. Elle concerne moins d’hommes et le champ des possibles est vraiment restreint.

Les femmes portent des pantalons. Pourquoi les hommes ne porteraient-ils pas de jupes ? L’homme et la femme sont-ils égaux devant la mode ?

La jupe est un sujet, mais le port du pantalon pour les femmes est une histoire de génération qui passe avant toute question de revendication d’égalité homme-femme. C’est devenu un vêtement universel. Les anciennes générations ne portaient pas de pantalon alors qu’aujourd’hui, toutes les femmes en portent. Et puis on est beaucoup plus libre dans un pantalon. C’est pourquoi je ne suis pas sûre qu’il y ait un message de revendication derrière. Oui, pourquoi les hommes n’auraient-ils pas le droit de porter des jupes ? Il y a quelque chose d’assez lourd dans l’héritage culturel et social sur le port de la jupe et la reconnaissance d’un bénéfice très simple qui fait que le monde entier porte des pantalons. Enfin il y a des pays où les hommes portent encore des tuniques ou des robes. Dans les pays arabes et en Inde par exemple.

Cette tendance des collections à imaginer des jupes pour les hommes reflète-t-elle une revendication forte de l’homme de s’approprier quelque chose du sexe opposé ? Ce que, réciproquement, les femmes font depuis longtemps.

Oui. On peut dire en même temps, qu’au 18e siècle, les tenues des hommes étaient extrêmement « féminines ». Dans l’aristocratie, ils portaient des perruques, des dentelles et des bas, et se poudraient. C’est le 19e siècle qui a tout lissé, du côté des hommes en tout cas, et qui a introduit un uniforme masculin régi par des codes très stricts avec un champ des possibles extrêmement limité. Donc, depuis, le potentiel de jeu des hommes se fait par rapport à cette référence-là.

Que pensez-vous de cette phrase : « Ce sont les vêtements qui déterminent le sexe et non plus le corps » ? La question se pose au moment où l’on voit de plus en plus de mannequins à l’apparence androgyne et de modèles transgenres.

Pour moi, ce n’est pas l’attitude d’un mannequin transgenre qui va changer les choses. Jean-Paul Gaultier a bien sûr joué sur le masculin-féminin. Je fais la part des choses avec ce qui est du domaine occasionnel. Dans certains pays, la société est beaucoup plus libre sur cette notion du genre. Des tabous sont tombés, comme le mariage pour tous qui était inenvisageable pour la génération de nos parents. C’est une législation qui se répand dans énormément de pays. Les plus rétrogrades continuent de punir l’homosexualité. Il est possible que le changement de genre et d’identité soit une autre étape encore plus extrême. On peut dire que ça fait partie des signes d’une plus grande liberté.

La confusion des genres est-elle une étape obligée dans la vie d’un créateur ?

Je ne crois pas du tout. Je pense que c’est plutôt une question de sensibilité, une expression esthétique comme une autre qui correspond vraiment à l’envie d’un créateur et à sa propre perception des codes masculins et des codes féminins. Et chacun a ses propres codes.

Ces vêtements unisexes et ces looks androgynes ont-ils du succès ?

Oui mais ce n’est pas vraiment nouveau. Je dirais que c’est peut-être encore plus important, plus fort qu’avant. Il y a presque un « no look » porté par le monde entier qui est le jean et tee-shirt ou sweat-shirt, qui étaient à l’origine des vêtements typiquement masculins. Effectivement il y a une forme d’hégémonie de ces référents masculins parce que la société est toujours plus décontracté et la décontraction s’appuie finalement sur des éléments du vestiaire masculin. Sans être une mode, c’est vraiment une façon de s’habiller très quotidienne et là, c’est complètement transversal et international. Je crois que le côté unisexe est un peu une façon mode de traiter le sujet en ce moment. Mais, pour que ce soit vraiment unisexe, les marques sont bien obligées de faire des aménagements parce qu’un corps de femme et un corps d’homme, ce n’est pas la même chose.

Quel est l’avenir de ce style androgyne ou unisexe ? Pensez-vous que cette tendance va vite s’essouffler ?

Je ne crois pas une seconde aux jupes pour hommes. C’est complètement anecdotique. Et ça le restera. Je crois que les hommes n’ont pas envie de cela. Pour eux, c’est un débat de designers mais ce sujet ne les intéresse pas.
Par contre les hommes, notamment les nouvelles générations, vont apprendre à être plus libres. Et il faut aussi que la société accepte un peu plus de liberté du côté des hommes. Malgré l’évolution des sociétés, le pouvoir est cependant encore beaucoup masculin.
Il est habitué à des codes d’habillement extrêmement normés. Du côté des femmes qui piochent dans le vestiaire masculin, je pense que c’est un courant de fond qui durera longtemps. Parce que le choix est large. Elles peuvent prendre dans le vestiaire formel, ou bien dans le vestiaire décontracté, ou encore dans la culture street qui est forte en ce moment.

Défilé Hood By Air

Dans les collections de Hood By Air, la mode transcende le genre © Hood By Air
Dans les collections de Hood By Air, la mode transcende le genre © Hood By Air
Dans les collections de Hood By Air, la mode transcende le genre © Hood By Air
Dans les collections de Hood By Air, la mode transcende le genre © Hood By Air
Dans les collections de Hood By Air, la mode transcende le genre © Hood By Air
Dans les collections de Hood By Air, la mode transcende le genre © Hood By Air
Dans les collections de Hood By Air, la mode transcende le genre © Hood By Air
Crédits photo : Hood By Air, Andrea Crews
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75003 Paris - France
Article paru dans le numéro #116 GENRE
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