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Emmanuel Brousse
Entretien | 2 juillet
13 mn

Ce qui se passe dans le trou noir du Darknet
La face obscure de l'Internet nourrit tous les fantasmes. Pour le pire, mais aussi pour le meilleur, démontre Jean-Philippe Rennard, auteur d'une enquête sur le Darknet.

Darknet : La face obscure de l'Internet nourrit tous les fantasmes. Pour le pire, mais aussi pour le meilleur. © Pluris / Illustrations des Contes de Perrault par Gustave Doré.
Tout le concept de Google ou de Facebook repose sur la collecte de données et sur leur exploitation. C'est totalement antinomique avec le concept même de l'Internet anonyme et en cela, ces entreprises sont les ennemis naturels du darknet.
Bien caché derrière de puissants outils d'anonymisation, un autre web existe où nul ne peut connaître votre identité. Parmi ceux qui profitent de cet espace de liberté, on compte aussi bien des dealers que des militants des droits de l'Homme, des lanceurs d'alertes ou des membres de Daech. Pour Jean-Philippe Rennard, auteur de Darknet. Mythes et réalités (Ellipses, 2016), l'existence de cet Internet libre est intimement liée à l'omniprésence de la surveillance en ligne.

Pluris – Qu’est-ce que le Darknet et depuis quand existe-t-il ?

Jean-Philippe Rennard – Ce qu'on appelle Darknet ou Darkweb regroupe toute la partie d'Internet intégrant nativement des systèmes d'anonymisation. Cela représente une sorte d'« écosystème » incluant à la fois des sites web, des logiciels permettant de naviguer de façon anonyme comme Tor ou des moyens d'échanger comme Telegram. Dans l'imaginaire collectif, le Darknet, ce sont surtout des sites interdits auxquels on accède par Tor.
En réalité, il n'y a pas un Darknet mais plusieurs Darknet. Dès les débuts d'Arpanet dans les années 70, des réseaux, les ancêtres du web « caché » d'aujourd'hui, se sont isolés du reste. D'ailleurs en 1972, les étudiants du MIT utilisaient l'Arpanet de Stanford pour vendre et acheter de la marijuana. Le Darknet est donc aussi vieux que l'Internet.

Quelle est la réelle étendue du (ou des) Darknet(s) ?

Il règne une grande confusion dans les médias et auprès du grand public autour des termes « darknet » et « deepweb ». Le terme « deepweb » désigne toute la partie d'Internet inaccessible aux moteurs de recherche et représente entre 75 et 95 % du web. Cela concerne par exemple les pages qui nécessitent des droits d'accès, les pages générées à la demande, les bases de données de sites webs, les pages où sont utilisés des langages comme java ou ajax illisibles par les moteurs de recherche...
Mais tout ce pan d'Internet n'a rien à voir avec le Darknet. Le véritable Darknet, le web nativement anonymisé, ne représente qu'une microscopique goutte d'eau dans l'océan d'Internet. Quand on lit que le Darknet ferait cent fois la taille de l'Internet « normal », c'est une erreur de vocabulaire.
Darnet, par Jean-Philippe Rennard, Ellipse Editions © DR

Darnet, par Jean-Philippe Rennard, Ellipse Editions

Le Darknet est-il nécessairement illégal ?

Il est évident qu'on ne ferait pas de gros efforts pour rester anonyme si on ne faisait rien d'illégal. Ceci dit, le terme de « Darknet » est très négatif et évoque tout de suite les trafics, les terroristes, la pédopornographie... Mais le « Darknet », c'est aussi et surtout l'« Internet libre ». Ce qui est illégal dans un pays peut s'avérer une liberté fondamentale dans d'autres. Le web anonyme permet aux homosexuels d'échanger là où la loi l'interdit. Il permet aux lanceurs d'alertes d'informer le public.

Alors oui, le web libre est illégal « par définition », mais est-ce mal ? Est-il souhaitable de vivre dans un monde où nul ne peut échapper à la surveillance de masse ? Sans doute exagérait-il un peu, mais Edward Snowden disait que « prétendre que vous vous moquez d'être surveillé car vous n'avez rien à cacher, c'est comme dire que vous vous moquez de la liberté d'expression car vous n'avez rien à dire. » Le fait d'être surveillé en permanence pousse les individus à une forme d'autocensure et pour citer Gilles Deleuze, il est important qu'il existe « des vacuoles de non-communication, des interrupteurs pour échapper au contrôle ».

Le Darknet offre-t-il réellement la possibilité d'échapper à la surveillance ou est-ce une chimère ?

Il est extrêmement difficile voire impossible de se préserver de la surveillance de la NSA et des services de renseignements en général. Ce serait un travail de spécialiste à plein temps, on le voit bien dans les récits du journaliste Glenn Greenwald sur l'affaire Snowden. Mais cette vulnérabilité face aux services de renseignement ne vient pas intrinsèquement des outils utilisés pour accéder au Darknet. Tor ou Freenet par exemple, sont pratiquement impossible à décrypter.

En revanche, la moindre erreur de la part d'un utilisateur peut ruiner tout le processus d'anonymisation mis en œuvre par celui-ci. Comme souvent en informatique, la principale source d'erreur vient de la personne derrière l'écran et non de l'outil en lui même. D'ailleurs les plus grosses arrestations liées au Darknet comme celle des administrateurs du site de vente de drogue en ligne Silkroad, résultaient d'une enquête de police classique.

La surveillance de masse est-elle une dérive ou existe-t-il une vraie volonté politique de lutter contre l'anonymat sur Internet ?

Il y a clairement une volonté de restreindre l'anonymat sur le net. Cette doctrine démarre avec le Patriot Act aux États-Unis en 2001, et c'est finalement assez normal. Tous les gouvernements du monde ont toujours souhaité savoir ce que pensent les gens. Mais avec Internet, ils disposent de l'outil ultime pour en faire une réalité. La tentation est donc grande de s’en servir. Ce qui est plus compliqué à estimer, c'est si la mise en œuvre de la surveillance massive est le fruit d'une demande directe des hommes politiques ou si elle est amorcée par les services de renseignement eux-mêmes qui imposent ensuite cette vision aux gouvernements. Difficile de leur en vouloir : la mission d’un directeur de la DGSE ou de la NSA, même partisan de la démocratie, reste de surveiller. Les pires ennemis de la liberté ne sont donc pas tant les dictateurs que les fonctionnaires zélés.
Il faut néanmoins reconnaître que tous les pays ne sont pas égaux dans leur façon d'aborder la question. L'Allemagne, la Suisse ou les pays scandinaves sont plus favorables à l'anonymat et moins enclins à la surveillance que les États-Unis, la France, et bien sûr la Chine et la Russie.

Quelle est la position des géants de l'Internet, Apple, Google, Facebook, sur l'Internet anonyme ?

Pour ces entreprises, les données des utilisateurs représentent un vrai trésor qu'elles ne souhaitent pas partager. Elles sont donc à la fois amies et ennemies de l'Internet libre. Amies dans le sens où elles rechignent à donner à qui que ce soit l'accès aux informations qu'elles détiennent. On l'a vu avec l'affaire de l'iPhone d'un des tueurs de San Bernardino où Apple n’a pas voulu fournir au FBI les informations qu'il contenait. Toute la Silicon Valley avait alors soutenu Apple et de façon générale, les géants de la high tech se démènent pour que leurs données soient inviolables.
Mais il ne faut pas se leurrer : tout le concept de Google ou de Facebook repose sur la collecte de ces données et sur leur exploitation. C'est totalement antinomique avec le concept même de l'Internet anonyme et en cela, ces entreprises sont les ennemis naturels du darknet.
C’est d'autant plus vrai qu’elles sont soumises aux lois américaines et qu'elles peuvent être forcées de partager leurs informations. Si par stratégie commerciale et pour des raisons d'image de marque, elles aiment se présenter comme des amies de la liberté, leur nature même les rend incompatibles avec le principe d'un Internet totalement libre.
D'ailleurs, Vint Cerf, l'une des pères de l’Internet, avait déclaré il y a quelques années : « La vie privée n'est peut-être finalement qu'une anomalie. » Cette citation ne manque pas de sel quand on sait que le patron de Google, Eric Schmidt, avait donné pour consigne de boycotter des journalistes de Cnet car ceux-ci avainet « porté atteinte à sa vie privée » en diffusant des informations sur ses revenus ou des donations politiques trouvées... sur Google.

Le Darknet se démocratisera-t-il dans les années à venir ou l'amélioration des moyens de surveillance le rendra-t-il au contraire de plus en plus marginal ?

Tout dépend du degré de sensibilisation du public sur la question de la surveillance d'Internet. Techniquement, l'Internet anonyme a de beaux jours devant lui. Certains outils pour anonymiser les smartphones sont en train de voir le jour, les réseaux Mesh par exemple. Tout l'enjeu pour ceux qui développent ce genre d'outils est de les rendre les plus simples d'accès et d'utilisation possible. Une messagerie anonyme qui s'utilise aussi aisément que n'importe quel concurrent fonctionne bien, on le voit avec Telegram.

Mais la démocratisation du web anonyme dépend surtout du regard que portera la société sur ces outils. La génération Y a une position ambivalente sur la question de la vie privée. Elle est majoritairement hostile au concept de surveillance mais plébiscite dans les faits toutes sortes de fils à la patte comme les réseaux sociaux et les moteurs de recherche comme Google. Je pense que le développement de l'Internet anonyme se jouera principalement sur la capacité des gouvernements à minimiser l'importance et l'efficacité de la surveillance de masse. Si le contexte sécuritaire s'éternise et que tout le monde considère à tort que l'espionnage de la NSA est le seul outil efficace contre le terrorisme, l'Internet libre peut se faire du souci...
Crédits photo : Pluris / Illustrations des Contes de Perrault par Gustave Doré., DR
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Article paru dans le numéro #118 SÉCURITÉ
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