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Emmanuel Brousse
Recommandation | 17 juin
9 mn

Le cercle des chanteurs retrouvés
Leur premier album fait un flop, ils tombent dans l'anonymat, Internet les ressuscite. Pour une poignée d'artistes, la gloire commence à 70 ans.

Vashti Bunyan a été redécouverte des années après la sortie de ses titres.  © DR
Vashti Bunyan a été redécouverte des années après la sortie de ses titres.
 

Connie Converse, la revenante

L'histoire de Connie Converse est si improbable que de l'avis même de ceux qui publient aujourd'hui ses disques, « Reese Witherspoon doit déjà être en train de s'entraîner à la guitare tant il y a là du pain bénit pour Hollywood ». Trentenaire dans le Greenwich Village des années 50, Connie Converse joue pour sa famille et ses proches. Le producteur Gene Deitch la repère et enregistre ses chansons dans sa cuisine avec un magnétophone de poche.
Malgré un bref passage sur CBS et une petite notoriété, Connie Converse ne décolle pas et retourne à sa vie de tous les jours. Jusqu'en 1974, date à laquelle elle envoie une lettre à ses proches pour annoncer son départ. Elle quitte sa maison en emportant toutes ses affaires dans sa Coccinelle Volkswagen et depuis, plus personne n'a entendu parler d'elle malgré les efforts du détective privé embauché par son frère. Ses chansons en revanche vont s'offrir une incroyable seconde vie. Participant à une émission de télévision en 2004, Gene Deitch, octogénaire, diffuse en public une des ballades de Connie. Deux téléspectateurs, Dan Dzula et David Herman, se mettent à la recherche d'autres enregistrements de la chanteuse. Outre les enregistrements de Deitch, ils retrouveront des cassettes à Ann Harbor, dans le Michigan, où elle avait vécu après Greenwich Village.
Malgré plusieurs refus, ils parviennent à sortir un album sur un label indépendant et à négocier quelques passages à la télévision. Les premières critiques sont dithyrambiques. Fascinés par l'histoire et la musique de cette jeune fille oubliée, les grands papes de la presse musicale couvrent l'album d'éloges. Et le public suit puisque ses chansons ont été écoutées 140 000 fois sur Spotify.
 

Sibylle Baier, la miraculée

La carrière de Sibylle Baier n'a pas échoué à décoller puisqu'elle n'a même pas commencé. Apparue quelques instants dans un des premiers films de Wim Wenders, la jeune Allemande enregistre un album, Colour Green, au début des années 1970 sans le publier, préférant se consacrer à ses enfants. Ceux-ci le lui rendront bien puisque trente ans plus tard, son fils numérise les vieilles bandes que sa mère transportait avec elle. Nul ne sait réellement comment le CD a pu arriver sur le bureau de J Macsis du groupe Dinosaur Jr, mais c'est sous son impulsion que Colour Green sera publié pour la première fois en 2006, sur le label Orange Twin.
La folk est de nouveau à la mode et le public adhère aux mélodies ciselées plusieurs décennies auparavant par Sibylle Baier. Aujourd'hui, son titre Tonight comptabilise plus de 865 000 écoutes sur Spotify. Très surprise par ce succès inattendu, la principale intéressée, qui vit aujourd'hui à Athens aux Etats-Unis, a déclaré « qu'elle ne comprenait pas vraiment ce qui lui arrivait, mais qu'elle sortirait peut être un second album ».
 

Dave Bixby, le ressuscité

En 1966, Dave Bixby, jeune homme à l'existence dissolue, joue avec des amis dans des petits groupes de rock près de Grand Rapids. Les maigres cachets qu'ils récoltent sont brûlés en acide et en LSD. Après trois années d'errance qui le mènent au fond du trou, Bixby s’extrait de la drogue grâce à un groupe de prière. Il enregistre alors un album de 12 titres, Ode to Quetzalcoatl, et fait la connaissance de Don De Graaf, un gourou qui se fait appeler « Sir »et dirige « The group », une secte chrétienne qui accueille des jeunes drogués.
De Graaf fait presser 1000 exemplaires d'Ode to Quetzalcoatl, vendus par les adeptes de la secte dans toute la région de Grand Rapids pour financer « The group » et recruter de nouveaux membres. Au bout de quelques temps, Bixby se brouille avec De Graaf et part vivre une vie de bohème. Il vit dans une cabane en bois, devient capitaine de son propre bateau, fait naufrage et perd tout, « sauf sa vie et son chien ». Installé en Arizona il joue de la musique de cowboy pour les touristes.
Pourtant, le monde moderne finit par le rattraper. Les exemplaires d'Ode to Quetzalcoatl n'ont pas tous fini dans des décharges après un vide-grenier. Certains se fraient un chemin jusque sur les étagères de blogueurs et d'amateurs de folk. Ceux-ci ne tarissent pas d'éloges pour ce disque à l'ambiance sombre qui narre la chute d'un accro à la drogue et sa résurrection grâce à Dieu. Les prix des exemplaires originaux explosent, et en 2007, la communauté finit par retrouver Dave Bixby qui vivait de petits concerts dans des bars avec un groupe kitsch de musique mexicaine, ignorant tout du succès tardif de ses chansons.
Près de quarante ans après sa sortie, l'album est réédité et Dave Bixby rejoue pour la première fois sur scène les chansons composées dans sa jeunesse. « C'est incroyable de voir que cet album a suivi son propre chemin. Je pensais vieillir comme un vieux Jésus hippie perdu dans les années 60 et je me retrouve écouté par des jeunes qui se retrouvent dans ma musique. »
 

Vashti Bunyan, la rescapée

Vashti Bunyan devait être la nouvelle Marianne Faithfull et avait tout pour y arriver : un joli minois, une belle voix et un vrai talent. Les Rolling Stones avaient même écrit une chanson pour elle et son producteur avait misé gros sur son succès. Après deux ans d'errance dans une cariole tirée par des chevaux pour aller participer à une communauté de musiciens lancée par le chanteur Donovan, Vashti Bunyan sort son premier album Just another diamond day.
Enceinte au moment de la sortie, elle annonce à sa maison de disques qu'elle ne pourra pas défendre ses titres sur scène. La promo est donc réduite au strict minimum et l'album est un échec commercial complet avec à peine quelques centaines de ventes. Déçue et découragée, Vashti Bunyan quitte alors le monde de la musique et son nom est oublié pendant plusieurs décennies tandis qu'elle vit dans une maison écossaise abandonnée avec les membres du groupe Incredible String Band.
C’est Internet qui a offert à cette histoire un heureux dénouement. Une forte demande en folk vintage émerge. De fil en aiguille, la cote des originaux de l'album de Vashti Bunyan grimpe jusqu’à atteindre les 2000 USD. Les critiques musicales s’emparent du phénomène et publient d'excellentes critiques. Une réédition sur CD de Just another Diamond day sort en 2000 et des artistes comme Devendra Banhart ou Animal Collective annoncent publiquement l'influence de la musique de Vashti Bunyan sur leur travail. Avec toute cette frénésie autour de son travail, l'artiste sort de sa retraite et retrouve le chemin des studios. Elle publie Lookaftering (2005) et Heartleap (2014). Puis elle met un point final à sa courte carrière, en annonçant avoir enregistré toutes les chansons qu'elle avait en tête pendant ces longues années.
Crédits photo : DR
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Article paru dans le numéro #116 GENRE
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