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Sophie Colin
Long Read | 9 juillet
11 mn

Road trip nippon
Conduite à gauche + panneaux abscons : le Japon au volant, c'est l'aventure. Heureusement, il y a l'Art et l'Histoire.

Japon  © Sophie Colin
Japon  © Sophie Colin
Japon  © Sophie Colin
GPS japonais  © Sophie Colin
À l’intersection de deux routes, je tourne et m’élance sur la voie de gauche. Soudain, l’effroi me saisit lorsque je réalise que la voiture arrivant en sens inverse circule sur la même voie que moi, prête à me réduire en poussière. Je me rabats avec stupeur, sans tremblements cependant, et m’accroche au volant… situé à droite dans l’habitacle. Je reprends enfin mes esprits. Bienvenue au Japon, le seul pays non anglo-saxon où l’on conduit à gauche !

Ce n’est pas faute d’avoir été prévenue. Aucun guide touristique ne fait l’impasse sur cette question de vie ou de mort. Ni l’agence de la rue Sainte-Anne, à Paris, qui a traduit en idéogrammes les mentions latines de mon permis de conduire pour que je puisse sillonner le pays en toute légalité. Mais réflexe oblige ! Même sur la route, le Nippon est insulaire et donc différent. Combien de fois, pendant ce voyage, me suis-je dirigée vers la portière de gauche en montant dans la Nissan blanche de location ? Combien de fois ai-je déclenché, en guise de clignotant, le ballet frénétique des essuie-glaces, par grand soleil, 30°C affichés au tableau de bord et pas une seule goutte de pluie de tout le séjour ? Et pourtant, aucun accroc à déplorer au moment de rendre la voiture !
Explorer le Japon en voiture révèle la géographie très escarpée du pays. 1000 km parcourus en quinze jours, de Kyoto à Osaka, en passant par Himeji, Naoshima, Kobé et Koyasan. Le complice de mes trajets est un GPS dont les informations s’affichent en idéogrammes mais qui, fort heureusement, me parle en anglais : « In 300 meters, turn right » « Follow the main road » « A lane merges on the left » « Trafic jam ahead »

Mais pour entrer des destinations dont je ne sais écrire le nom, pas d'autre choix que d'utiliser des chiffres. Je rentre donc le numéro de téléphone de chacune de mes destinations et me voilà en route pour de nouvelles aventures.
La richesse de ce voyage tient notamment à sa variété. L’énergie d’Osaka, ses avenues dégagées ponctuées de ruelles perpendiculaires grouillantes de vie, bariolées de poteaux et de fils électriques brouillant la perspective de maisons étroites et d’immeubles qui ne paient pas de mine. Des câbles qui dansent dans les airs au lieu d’être enterrés dans le sol pour être plus facilement réparables en cas de séisme. Le port de Kobé, ses grues longilignes grises et vertes et ses tours pâlies par la brume qui surplombent la mer. Le visage contemporain de ce pays futuriste. Sa face traditionnelle si fascinante.

S’il ne fallait retenir que trois lieux, je choisirais le Pavillon d’or de Kyoto, le château féodal d’Himeji et l’île de Naoshima. Parce qu’ils représentent à la perfection l’âme nippone et que chacun est associé à une figure emblématique forte : Mishima, Kurosawa et Tadao Ando.

Le Pavillon d’or de Kyoto - Mishima

Le Pavillon d’or est une illustration architecturale de ce qui se fait de plus gracieux et de plus poétique au Japon. Kinkaku-ji, son autre nom, fait partie du temple zen bouddhiste Rokuon-ji et renferme des reliques de Bouddha. Il apparaît, au détour d’une allée d’arbustes, flottant sur l’eau, entouré de verdure, à la fois modeste par sa taille et majestueux. Le jaune de sa façade, en partie recouverte de feuilles d’or protégées par de la laque, irradie et se reflète à la surface de l’étang, taquinant le violet des iris, plantés ici et là. Son pouvoir énigmatique est tel que Mishima en a fait, dans son roman Le pavillon d’or, l’objet des fantasmes d’un jeune moine pour qui il devint une obsession. En devenir le maître ou le détruire. Mishima, s’inspirant d’un fait réel, imagina son héros l’incendier comme le fit, en 1950, un jeune moine bouddhiste psychologiquement fragile. Ce contraste entre la grâce poétique de ce petit bijou et la violence de l’écrivain est, à lui seul, tellement japonais !
Le Pavillon d'or, Kyoto, Japon © Sophie Colin
Le Pavillon d'or, Kyoto, Japon
Le Pavillon d'argent, Kyoto, Japon  © Sophie Colin
Le Pavillon d'argent, Kyoto, Japon
Je reprends la route. La vitesse est limitée à 80 km/h. La plupart des automobilistes, cependant, roulent à 100. En ville, le 50 km/h est de rigueur. Pour parcourir 100 km, il faut compter deux heures. Car aucune route ne contourne les villes, et la traversée est systématiquement lente et noueuse. De temps à autre, la voix du GPS retentit en japonais pour annoncer un péage. La Compagnie ETC est l’heureuse prestataire de ce service autoroutier, qui comme en France, prévoit des voies spéciales pour les abonnés.

Lost in translation, je m’engouffre, la première fois, sur la voie de couleur violette provoquant un bug qu’un cerveau nippon se doit de gérer avec une politesse indéfectible même si, en lui même, il doit me maudire de ne pas avoir emprunté la voie verte. Après un « One moment, please » retentissant, surgit de nulle part un employé. Il agite un drapeau rouge, avec lequel il me fait signe de me garer plus loin pour payer. Nous échangeons six ou sept « arigato gozaimassu » pendant que je règle mon dû. Une dernière courbette. Puis, direction Himeji.

Le château d’Himeji - Kurosawa

Le château d’Himeji est le plus grand du Japon, classé Trésor national et Patrimoine Mondial de l’UNESCO. On le surnomme « le Héron Blanc » en raison de l’enduit blanc de sa façade, composée de chaux, de cendres de coquillages, de fibres de chanvre et d’algues. Une épaisse composition qui le protège des incendies et des intempéries. En grimpant dans son donjon principal (qui culmine à 91,9 mètres et pèse 5 700 tonnes), je suis impressionnée par sa structure intérieure en bois. Absolument tout est en bois brun.

Je gravis une succession d’escaliers jusqu’au dernier étage en imaginant la vie quotidienne des samouraïs. La particularité de ce château féodal est son système de défense très sophistiqué pour l’époque avec ses 997 meurtrières, ses mâchicoulis, ses douves et ses onze puits. Des trappes d’où on jetait des pierres. Des fenêtres hautes, pour évacuer la fumée des fusils et aux murs, sont alignés des râteliers à armes. Aux quatre coins des paliers, des pièces permettaient aux soldats de se cacher et de tendre des embuscades. C’est là que Kurosawa tourna Kagemusha (1980) et Ran (1985), inspiré du Roi Lear de Shakespeare.
Château d'Himeji, Japon  © Sophie Colin
Château d'Himeji, Japon

L’île de Naoshima - Tadao Ando

Je rejoins l’île de Naoshima en ferry. La traversée dure 20 minutes. Avant d’embarquer, je me livre à l’échange intense d’une gestuelle très précise avec un agent de la compagnie maritime qui pointe du doigt la boîte à gants et mime tout ce que je dois faire. J’obtempère, finissant par comprendre que je dois montrer au caissier le carnet du véhicule dans lequel sont indiquées ses dimensions, desquelles dépend le prix du trajet. On se quitte sur cinq ou six courbettes.
L’île de Naoshima où l’art contemporain est roi. Grâce à la prestigieuse entreprise Benesse, chargée de l’éducation, qui y conçut un hôtel-musée. Chaque espace est un hommage à l’art, dans les murs et hors les murs. Une exposition libérée de tout conformisme à ciel ouvert sur la mer intérieure de Seto. Plus loin, le musée de Chichu et le musée Lee Ufan en sont un écho magistral. Quoi de plus intense que d’observer, dans une vaste salle, une seule et unique œuvre qui joue avec la profondeur du champ et avec la lumière, ou brouille la perception du visiteur pour mieux en aiguiser les sens. C’est cela, Naoshima.

Mais c’est aussi, et c’est le plus marquant, parce qu'intimement ancré dans l’identité japonaise, la trilogie, omniprésente sur l’île, de l’art, de l’architecture et de la nature. Leur correspondance. La virtuosité de leur trio. L’art y a pour écrin les bâtiments minimalistes en béton du grand architecte japonais Tadao Ando et la nature, luxuriante. On touche là la pureté si chère au Japon, l’équilibre du plein et du vide, l’essentiel, la terre et la création.
Traversée en bateau jusqu'à Naoshima, Japon  © Sophie Colin
Traversée en bateau jusqu'à Naoshima, Japon
Traversée en bateau jusqu'à Naoshima, Japon  © Sophie Colin
Traversée en bateau jusqu'à Naoshima, Japon
Benesse House, Naoshima, Japon  © Sophie Colin
Benesse House, Naoshima, Japon
Oeuvre de George Rickey, Benesse House, Naoshima, Japon  © Sophie Colin
Oeuvre de George Rickey, Benesse House, Naoshima, Japon
Naoshima, Japon  © Sophie Colin
Naoshima, Japon
Musée Lee Ufan, Naoshima, Japon  © Sophie Colin
Musée Lee Ufan, Naoshima, Japon
Naoshima, Japon  © Sophie Colin
Naoshima, Japon

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Crédits photo : Sophie Colin
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Bonnes adresses
425 Kichimonji-cho, Yana Ginpbamba Dori Takatsuji, Sagaru Shimogyoku
600-8069 Kyoto - Japon
Article paru dans le numéro #119 SOLDES D'ÉTÉ
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