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Sophie Colin
Entretien | 16 oct.
13 mn
Galerie Nathalie Obadia, Bruxelles  © Courtesy Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

Galerie Nathalie Obadia, Bruxelles

Diplômée de Sciences Po en 1988 Nathalie Obadia y enseigne aujourd’hui l’analyse du marché de l’art contemporain. Un milieu dont elle connaît tous les secrets pour s’y confronter au quotidien, depuis plus de vingt ans, en tant que galeriste à Paris et à Bruxelles.

Dans une interview exclusive, elle revient sur les grands événements de la rentrée artistique 2016 et surtout sur les attentes et les moyens des galeristes et des collectionneurs, indissociables de l’économie et de la politique. Elle défend aussi la création française et invite chacun des acteurs du monde de l’art, y compris l’Etat, à la soutenir dans une dynamique de relance.

Pluris – Quels sont pour vous les grands rendez-vous de cette rentrée artistique 2016 ?

Nathalie Obadia – L’ouverture de septembre est toujours un grand événement pour les galeries qui organisent des expositions d’artistes reconnus. C’est aussi, cette année, le fait de relancer le marché après un printemps compliqué en France et dans toute l’Europe en raison des attentats et de la frilosité des collectionneurs et des visiteurs étrangers. La Fiac sera, mi-octobre, le premier rendez-vous en France qui va réunir les grandes galeries françaises et internationales. Pour les musées, les événements très importants seront entre autre : Magritte au Centre Pompidou, Giacommeti, Picasso au Musée Picasso, Carl André au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, et à l’Orangerie une exposition sur la peinture américaine d’entre les deux guerres.
Exposition de Brook Andrew 'The Forest' (28 mai - 23 juillet 2016), Galerie Nathalie Obadia, Cloître Saint-Merri  © Courtesy de l'artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles - Crédit Photo : TUTTI Images
Exposition de Brook Andrew "The Forest" (28 mai - 23 juillet 2016), Galerie Nathalie Obadia, Cloître Saint-Merri

Concernant la politique culturelle, quels grands chantiers attendez-vous du prochain ministre de la culture ?

Pour faire un chantier, par définition, il faut le temps devant soi. La grande déception de ce quinquennat est d’avoir eu trois Ministres de la Culture en cinq ans avec des directeurs de cabinet et des conseillers pour les arts plastiques qui changent en même temps. Donc la première tâche du prochain ministre sera d’avoir une mission sur du long terme pour lancer des chantiers et les suivre. Les mesures du ministère de la Culture seront de toutes manières liées avec les décisions économiques et fiscales décidées à Bercy. Il est indispensable que les collectionneurs exilés pour des raisons fiscales reviennent en France, ce qui signifie : l’exonération de l’ISF, la diminution des droits de successions et des plus-values. Ayant une galerie à Bruxelles, je ressens le désir des exilés qui attendent de revenir en France ce qui permettrait de soutenir la création française par des achats et par le biais du mécénat.
Exposition de Rina Banerjee 'Human Traffic' (12 septembre - 24 octobre 2015), Galerie Nathalie Obadia, Bourg-Tibourg © Courtesy de l'artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles - Crédit Photo : TUTTI Images
Exposition de Rina Banerjee "Human Traffic" (12 septembre - 24 octobre 2015), Galerie Nathalie Obadia, Bourg-Tibourg

Vous insistez sur la nécessité de se réinventer en permanence. Quels sont les atouts et les limites des galeries françaises pour y parvenir ?

Les galeries françaises ont été, depuis plus de cinquante ans, dominées par la création et le marché concentrés aux Etats Unis, en Allemagne et au Royaume-Uni. Ceci nous oblige donc à nous remettre perpétuellement en cause et à revoir nos modèles économiques. Les galeries françaises, à vocation internationale, que l’on retrouve dans les foires, et exposent des artistes internationaux, se sont donc vraiment professionnalisées.
Nous sommes des PME et nous avons, à la tête de nos galeries, des directeurs et un personnel de plus en plus diplômé et motivé. Les artistes français ont compris eux aussi que, pour avoir une carrière internationale, il fallait s’adapter en parlant en anglais, en voyageant et en développant une stratégie avec leur galerie. Les galeries françaises sont aujourd’hui en train de reconquérir le terrain perdu grâce à leur niveau de professionnalisme reconnu.
Ainsi, de grands artistes internationaux souhaitent exposer dans de grandes galeries en France. Alors, après avoir vécu sur des acquis, l’Allemagne doit aujourd’hui se réinventer face à des soucis démographiques et économiques alors même qu’ elle a fait un vrai travail de reconstruction en éradiquant son passé nazi et en devenant un rempart contre le communisme. Il y a eu une véritable volonté à la fois politique et artistique de renaissance, avec des artistes comme George Baselitz ou Gerhard Richter, qui ont été très soutenus par des galeries Allemandes et Américaines et par des collectionneurs Allemands très influents.
Josep Grau-Garriga 'Colors coneguts (Couleurs connues)', 1980, Laine, coton, jute et fibres synthétiques © Courtesy de l'artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles
Josep Grau-Garriga "Colors coneguts (Couleurs connues)", 1980, Laine, coton, jute et fibres synthétiques
Mais aujourd’hui les plus jeunes entrepreneurs allemands sont plus enclin à investir dans des usines pour être plus compétitifs par rapport à l’Asie que dans l’art contemporain. Il n’y a plus de grande foire internationale en Allemagne et les galeries berlinoises ont du mal à s’imposer dans une ville qui n’est pas forte économiquement, et certaines d’entres elles ont ouvert des antennes à l’étranger. En France, c’est le contraire.

Nous sommes un vieux pays mais nous sommes un jeune pays de collectionneurs. Et c’est pour cela que je suis très déçue des politiques économiques de ce quinquennat, ainsi que du précédent, qui ont laissé partir des énergies économiques de 40-50 ans qui sont à la tête de nouvelles fortunes et qui collectionnent à l’étranger en soutenant des musées internationaux et non pas français.

Comme on le voit aux Etats-Unis, par exemple, il faut que les galeries, les collectionneurs et les musées défendent ensemble la création artistique en alliant les différentes forces critiques et économiques.
 Valérie Belin, 'After Thor' (série 'All Star'), 2016, Tirage pigmentaire © Courtesy de l'artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles
 Valérie Belin, "After Thor" (série "All Star"), 2016, Tirage pigmentaire

Comment attirez-vous le public et notamment les jeunes vers l’art contemporain ?

Aujourd’hui nous communiquons aussi via les réseaux sociaux et le public y est de plus en plus réceptif. Sinon, en faisant le parcours des galeries au moins une fois par mois, les étudiants et les jeunes collectionneurs peuvent, gratuitement, voir une quarantaine d’expositions d’art contemporain ce qui permet de former de futurs collectionneurs. Il y a un grand renouvellement des collectionneurs français, ainsi les galeristes doivent connaitre la sociologie de leur pays, s’informer sur les nouvelles personnalités influentes pour les initier à l’art contemporain. Le rôle de la galerie est, au-delà des ventes, d’influencer les gens influents.

Aujourd’hui, dans tous les secteurs économiques, il y a de plus en plus de décideurs âgés 50-60 ans qui collectionnent et entraînent les plus jeunes à le faire. Par ailleurs, il y a des musées comme le Centre Pompidou, le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris ou le Musée du Quai Branly qui créent des groupes de jeunes collectionneurs.

Une cotisation annuelle leur permet d’avoir des accès privilégiés à des expositions commentées par les conservateurs, ainsi que la possibilité de participer aux acquisitions moyennant des possibilités de défiscalisation. Ce qui semblait impossible en France est arrivé : les collectionneurs privés ont ainsi rejoint les conservateurs et l’argent public à l’intérieur des musées.

Comment justement les différents acteurs de l’art travaillent-ils ensemble ?

Depuis 1945, la France a cloisonné l’Etat et le privé, avec ce complexe que le privé représente l’argent, et ne peut donc être associé à la création. Cette idée s’est figée dans les années 80, alors même que Jack Lang, Ministre de la Culture, souhaitait une politique artistique plus généreuse. Les intentions ont été détournées. Puisque l’Etat voulait être le seul commanditaire et que les initiatives privées étaient sous-estimées. On a longtemps souffert de ce système qui opposait les artistes institutionnels et ceux achetés par les collectionneurs privés qui n’ont pas été reconnus par les musées. Aujourd’hui, cela est remis en cause car les institutions publiques sont moins dotées d’argent public et sont donc obligées de se tourner vers le privé via le mécénat. La loi Aillagon de 2003 a été un vrai déclencheur pour associer les entreprises privées avec les institutions publiques. Les conservateurs de la nouvelle génération sont aussi plus pragmatiques et ont compris qu’il fallait solliciter les collectionneurs et les entreprises pour aider leurs projets.
Martin Barré, 92B-124 X 128 – E, 1992, Acrylique sur toile © ADAGP Martin Barré  - Courtesy de l'artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles
Martin Barré, 92B-124 X 128 – E, 1992, Acrylique sur toile

Quelle est la place des foires dans votre vie de galeriste ?

Bien qu’il y ait un grand nombre de foires, il faut avoir des espaces d’exposition puisque c’est dans nos galeries que nous faisons les expositions les plus prestigieuses, ou celle d’un artiste émergent, pour une durée de six à huit semaines. C’est grâce à la qualité du programme d’une galerie que nous avons accès aux grandes foires internationales. Aujourd’hui, ces foires font parties intégrantes de la scène artistique, depuis les années 70. La première fut Cologne en 1967, puis Bâle en 1970 et la Fiac en 1973. Ce sont donc les marchands européens qui ont compris que c’était en se regroupant qu’ils pouvaient proposer une alternative à l’art américain très actif depuis 1945. Les foires sont devenues incontournables, mais c’est Art Basel, à Bâle, qui reste la plus prestigieuse et internationale.
A côté des foires globales, comme Art Basel et Frieze, il y a des foires que l’on peut considérer comme des niches, plus locales, qui permettent de recentrer l’attention de collectionneurs moins internationaux. La foire de Bruxelles, comme celle de Genève ou ARCO Madrid, sont des foires de niche très importantes qui nous permettent aussi de montrer des artistes un peu moins connus et plus expérimentaux. C’est dans ce type de foires qu’il y a un potentiel de collectionneurs plus jeunes dont nous faisons la connaissance, ce qui nous permet de promouvoir des artistes plus expérimentaux. C’est aussi un tremplin essentiel pour nous réinventer.
Shirley Jaffe 'Triangles', 2015, huile sur toile  © Courtesy de l'artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles
Shirley Jaffe "Triangles", 2015, huile sur toile
Crédits photo : Luc Castel, Courtesy de l'artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles - Crédit Photo : TUTTI Images, Courtesy de l'artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles, Courtesy Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles, ADAGP Martin Barré - Courtesy de l'artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles
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Article paru dans le numéro #127 AUDACES
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