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Victorine de Oliveira
Entretien | 10 janvier
10 mn
Biberonné au be bop avant de tomber dans l’atonalité, Patrick Zimmerli se définit aujourd’hui comme un compositeur de « musique classique contemporaine ». Mais ses sages lunettes rondes qui cachent des yeux rieurs sont trompeuses : la passion pour les extrêmes ne l'a pas quitté, et l'heure du compromis n'a pas encore sonné. Depuis les bancs de l’université Columbia, à New York, il a façonné les outils d’un langage musical original, personnel. Joshua Redman et Brad Meldhau, mais aussi Scott Yoo et Sonia Rubinsky sont de vieux copains. À Paris, il reçoit dans son salon jonché de partitions manuscrites, entre piano quart de queue et ordinateur portable.

Pluris – Comment est née votre envie de jouer et de composer ?

Patrick Zimmerli – J’ai découvert la clarinette et le saxophone avec Charlie Parker, John Coltrane, Joe Henderson, Sonny Rollins… J’essayais de retranscrire leurs solos pour les maîtriser, et cet exercice m’a formé l’oreille. J’ai rejoint le programme de jazz de mon lycée, gagné plusieurs prix, suivi trois tournées en Europe… J'étais une vraie star locale ! L’idée d’en faire mon métier s’est imposée naturellement.

Du jazz, comment êtes-vous passé à la musique classique ?

Le folklore du jazz m’exaspérait, la cool attitude, ça ne me ressemblait pas. Je me prenais pour un intellectuel, je n'avais pas le temps d’être cool ! À dix-neuf ans, je me suis plongé dans Bartók, puis Schönberg, à la recherche de la dissonance la plus forte. Schönberg, Webern, Eliott Carter ou Milton Babbitt travaillent le rythme d’une façon qui n’est pas étrangère au jazz. J’appliquais à ma musique leurs procédés harmoniques, j’improvisais sur des accords issus de la musique atonale.

À force de radicalité, ne risquiez-vous pas de ne plus être entendu ?

Au début, je me fichais d’être compris du public. Après tout, la musique est un matériau complexe. J'ai changé d'avis en 1996, dans une exposition sur « l’abstraction au 20e siècle » au musée Guggenheim. Nous avions été invités à donner huit concerts au milieu des toiles de Pollock, Rothko, Picasso. Génial, me suis-je dit, les gens vont enfin comprendre mon travail ! Mais au bout de cinq minutes, ils nous demandaient de jouer des standards. J’ai compris qu’art pictural et art musical ne coïncidaient pas. Quand un tableau ne nous plaît pas, on peut toujours tourner le dos, mais impossible de tourner les oreilles face à la musique. Si je ne parvenais même pas à toucher les visiteurs du Guggenheim, qui sont mon public, alors je faisais fausse route. J’ai donc simplifié mon langage musical.

Le public de la musique classique et du jazz est un public cultivé et financièrement très aisé. Est-ce à eux que vous voulez vous adresser ?

À Paris, les salles de concert sont très huppées, c’est vrai. Aux États-Unis, le public est plus mélangé. Le New York City Opera, par exemple, est ouvert à tous, même s'il s’est récemment déclaré en faillite. Laissez-moi vous raconter une anecdote à ce sujet. Au mois d’août dernier, j’assistais à une interprétation de la « Nuit transfigurée » de Schönberg par l’Orchestre philharmonique de Berlin et Sir Simon Rattle, à la Salle Pleyel. Le pupitre des cordes était magnifique, Rattle dirigeait de mémoire, c'était impressionnant. Soudain, quelqu’un s’est mis à hurler ! Il s’agissait d’un jeune garçon autiste. Crier, grogner et gémir, ça ne se fait pas pendant un concert classique, bien sûr. D'une certaine manière, il ne faisait qu’exprimer la sauvagerie bien présente dans la musique. L’attitude de ce jeune homme souligne ce paradoxe : tous ces spectateurs confortablement assis dans leur siège, bien élevés et bien habillés, applaudissent sagement une musique très expressive, voire violente (pensez aux symphonies de Chostakovitch !). Sentir la musique n’a rien à voir avec un gros compte en banque, et la mienne aspire à plaire à tous les curieux.

En 2011, vous avez intitulé l’un de vos albums « Modern Music ». Cela signifie-t-il que vous aspirez à écrire de la musique moderne ?

Ce titre a l'air très ambitieux, mais il faut plutôt l’entendre comme une blague. « Modern » est un adjectif daté : l’art dit « moderne » est celui du début du 20e siècle. Pour caractériser la création d’aujourd’hui on utilise plutôt le mot « contemporain ». En mettant en avant l’expression « musique moderne » et non contemporaine, j’ai fait intentionnellement preuve de naïveté. J’y ai mélangé des minimalistes comme Steve Reich, Philip Glass et Arvo Pärt, avec un arrangement de la Symphonie n°3 de Gorecki et des compositions personnelles : pour les fanatiques, ça n'a rien à voir avec du jazz. Le monde du jazz est parfois tellement sectaire… Avancer l’idée un peu passée de « modernité » et jouer les faux naïfs était une façon de désamorcer les critiques. D’une façon générale, je revendique une certaine naïveté, elle est nécessaire à mon travail de décloisonnement des genres.

Être compositeur, c’est avoir plusieurs cordes à son arc ?

Actuellement je travaille sur commande, tout en poursuivant mes propres idées : l’enregistrement de poèmes de Sappho mis en musique, un concerto grosso pour quartet de jazz et ensemble à vent, un opéra sur la fille de James Joyce, Lucia, devenue folle après une carrière de danseuse… Certes, les échéances imposent une contrainte incompatible avec l’inspiration forcément brusque et géniale de l’artiste. Composer ne va jamais tout droit, on enrage, on se traîne, puis le chemin s’ouvre. À mon avis, ce n’est pas tant une question d’inspiration que d’énergie. Parfois, il suffit d’avoir bien dormi !

La Philharmonie de Paris vient d’ouvrir ses portes. Que représente l'ouverture d'un tel équipement pour un musicien ?

La salle de concert fait partie de la musique, elle est comme un second instrument. Tous les musiciens rêvent d’essayer un nouvel instrument, surtout s’il est magnifique. La Philharmonie propulse Paris à l’avant-garde des villes en termes de musique classique. Grâce à son excellente acoustique, elle deviendra rapidement l’une des meilleures salles d’Europe. Cette inauguration s’inscrit d’ailleurs dans la lignée des grands événements artistiques de l’automne, avec la réouverture du Musée Picasso, la FIAC, la Fondation Louis Vuitton. Et si on y ajoute le nouvel auditorium de Radio France, Paris est vraiment équipé en salles de réputation mondiale. Pour le plus grand plaisir de tous les musiciens du monde.

Quelle musique aimeriez-vous y jouer ?

Grâce à sa géographie et à ses aménagements amovibles, cette salle favorisera le mélange des genres comme aucune autre, et c'est ce qui inspire ma musique depuis vingt ans. J’adorerais y jouer mon deuxième concerto pour piano, que j’ai récemment dirigé au Brésil dans une salle de la même taille, avec un orchestre complet, des percussions de jazz, et un piano solo. J'y interprèterais bien aussi des pièces plus intimes de musique de chambre, comme celle que j’ai écrite pour les percussions, le piano et le saxophone. Voir se construire un équipement d’une telle qualité n’arrive pas souvent dans la vie d’un musicien, et j’ai hâte de voir comment elle va transformer la scène musicale parisienne.
 Discographie sélective
 Modern Music, avec Brad Meldhau et Kevin Hays (piano), Nonesuch, 2011
 Piano Trios n°1 & 2, avec Scott Yoo (violon), Michael Mermagen (violoncelle), John Novacek (piano), Arabesque, 2004
 The Book of Hours, avec l’ensemble Octurn, Songlines, 2002
Crédits photo : Pinar Gediközer
Article paru dans le numéro #5 GOURMETS
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