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Paul Dupin de Saint Cyr
Reportage | 13 déc.
9 mn

L’Antarctique, destination ultime
Dernière frontière terrestre à explorer, le pôle Sud s’entrouvre aux amateurs de destinations extrêmes. Mais il reste difficile d’accès, et c’est très bien ainsi.

Le Boreal Antarctica © Mathieu Gesta
Antarctique © Mathieu Gesta
Paradise Bay © Nathalie Michel
 © Nathalie Michel
Disko Bay © Nathalie Michel
L'Austral, en Antarctique
L'Austral, en Antarctique
Antarctique © Mathieu Gesta
Iceberg, Antarctique © Nathalie Michel
Iceberg, Antarctique © Nathalie Michel
 © Nathalie Michel
Que reste-t-il à découvrir sur Terre ? Quelles destinations conservent une part de mystère, offrent encore le frisson de l’inconnu ? Ces questions, je me les pose depuis longtemps. Jusqu’à ce que, scrutant un globe terrestre, mes yeux s’attardent sur cette vaste tache tout au sud du monde, blanche comme si l’imprimeur avait manqué de couleurs : l’Antarctique. J’ignore tout de ce continent isolé, sorte de grosse méduse dont les filaments chercheraient à rejoindre la Cordillère des Andes. C’est décidé, j’irai l’explorer à mon tour.
Mais on ne parcourt pas l'Antarctique avec la même insouciance que les capitales d'Europe. Il faut se joindre à une expédition polaire au départ d'Ushuaia, tout au sud de la Patagonie, comme le proposent plusieurs compagnies de voyage depuis quelques années. J’ai donc pris l’avion jusqu’à ce port du bout du monde, et je suis monté à bord du navire dans lequel j'avais réservé une cabine.
L’Antarctique, c’est d’abord un trésor bien protégé. Pour l’accoster, le navire doit franchir le très redouté Passage de Drake : là se heurtent avec une violence inouïe trois océans, l’Austral, l’Atlantique, et le Pacifique. Pendant les deux jours de traversée, le navire est pris dans un « Drake Shake », une tempête localisée sur ce canal maritime, il doit frayer son chemin au milieu de vagues hautes d’une vingtaine de mètres. Heureusement, le premier soir, la mer s’est un peu calmée, et je peux me précipiter sur le pont pour assister aux jeux fantastiques du soleil avec les nuages, en compagnie des albatros et des pétrels.

ICEBERGS SCULPTÉS PAR LE VENT

L’équipage profite de la traversée pour rappeler qu’un voyage en Antarctique reste une expédition, avec son lot d’incertitudes. L’itinéraire qui nous est proposé dépendra des caprices de la météo, et notamment de l’état de la glace, à l’approche des côtes. Nous sommes aussi avertis des contraintes très strictes imposées aux visiteurs, pour préserver cet écosystème exceptionnel : interdiction de toucher les animaux, de fumer, de jeter quoi que ce soit en mer ou à terre, de rapporter des plantes ou des cailloux. Et avant de poser le pied sur le continent, nous devons passer à la décontamination : tous nos bagages sont soigneusement nettoyés !
Enfin, les premières îles de la péninsule antarctique apparaissent à l’horizon. Le navire dépasse Andvord Bay, suffisamment lentement pour que j’aie le temps d’admirer aux jumelles le premier glacier antarctique de mon périple : ses immenses crevasses d’un bleu sombre paraissent bien menaçantes, des blocs de glace s’en détachent dans des craquements sinistres, et je redoute le tsunami que pourrait déclencher un morceau plus gros que les autres. À la baie de Neko, l’un des sites les plus spectaculaires de la péninsule, un Zodiac déposé sur la mer apaisée me conduit tout près des icebergs sculptés par l’eau et le vent, dans la joyeuse pagaille d’une foule d’oiseaux de mer. Entre les glaçons qui entourent le Zodiac, j’aperçois des orques sauter au-dessus de l’eau : le pilote m’explique qu’ils guettent les manchots dans le but d’en croquer un plus maladroit, plus distrait que les autres.
Pendant que nous dormons, le navire atteint Port Lockroy, où l’explorateur français Jean-Baptiste Charcot a débarqué pour la première fois en 1903. Après la seconde guerre mondiale, une poignée de chercheurs anglais y ont installé une base, cohabitant avec des colonies de manchots papous. Aujourd’hui, ils sont partis, mais quelques traces de leur vie rude sont conservées dans un bâtiment en bois d’allure scandinave, construit à même le rocher : des rations alimentaires de corned beef, de marmelade et de thé, des skis, quelques vêtements, une radio antique… Je frissonne en contemplant ces vestiges d’équipements, qui me semblent bien rudimentaires pour affronter la terrible nuit polaire.

VENTS CATABATIQUES

Par chance les conditions météo restent clémentes tout au long du voyage, je n’ai pas vécu l’expérience des vents catabatiques, ces tourbillons glaciaux qui dévalent les pentes du continent vers la mer : leur puissance peut faire chavirer icebergs et navires. Un marin habitué de ces latitudes hostiles me raconte ses moments de frayeur, quand ces vents l’ont surpris sur la terre ferme alors qu’il s’était éloigné du bateau.
Puis le bateau commence le retour vers le nord, avec une étape à l’Île de la Déception, dans l’archipel des Shetland, très reconnaissable par sa forme de fer à cheval. Le Zodiac me débarque avec d'autres voyageurs sur la plage de sable noir, et je visite des cabanes abandonnées : au tournant du XXe siècle, l’île servait de refuge à des marins norvégiens chasseurs de baleine. Elle n’est plus habitée désormais que par un peuple de manchots à jugulaire, estimé à 100 000 individus, d’après un naturaliste de l’équipage. Plus loin sur la plage, je teste un bain d’eau chaude dans un trou creusé dans le sable, sous le regard nonchalant des éléphants de mer et des phoques à fourrure.
Enfin, avant d'arriver à Ushuaia, le yacht slalome entre les icebergs géants de la Mer de Weddell, tandis que nous apercevons au loin la silhouette déchiquetée des dernières îles de la péninsule. La mer, extraordinaire de sérénité, est à peine troublée par les allers retours des phoques de Weddell : ces animaux stupéfiants, m'apprend l’un des experts embarqués, sont capables de plonger à plus de 600 m de profondeur pendant plus d’une heure.
Quand au bout de deux semaines, le navire accoste au port d’Ushuaia, je sens que je ne suis plus le même. Mon cerveau est encore ébloui par les paysages féériques de l’Antarctique, ses oiseaux querelleurs et ses tempêtes. Et je rêve que ce continent reste pour toujours l’ultime frontière.

À lire avant de partir

 Mystères polaires, par Nicolas Dubreuil et Ismaël Khelifa, La Martinière, 2013.
 Aventurier des glaces, par Nicolas Dubreuil et Michel Moutot, La Martinière, 2012.
Nicolas Dubreuil est chef d’expédition, il vit huit mois sur douze près des pôles et encadre depuis plusieurs années les croisières polaires de la Compagnie du Ponant.
Crédits photo : Nathalie Michel, Mathieu Gesta
Bonnes adresses
408 avenue du Prado
13008 Marseille - France

+33 8 20 22 50 50
Article paru dans le numéro #6 FRONTIÈRES
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