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Victorine de Oliveira
Entretien | 5 janvier
8 mn

« Je recherche le son le plus naturel »
Stefan Knüpfer, accordeur de piano, est un artiste qui n'est pourtant jamais applaudi.

 © Jour2fête/OVALfilm
 © Jour2fête/OVALfilm
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Dans Pianomania, le film documentaire réalisé par Lilian Franck et Robert Cibis et qui lui est consacré, Stefan Knüpfer sautille, s’inquiète, tourne une clé par-ci, tend une corde par-là, en accompagnant les plus grands pianistes. Le geste précis, le regard concentré derrière ses lunettes rondes, cet accordeur de la maison Steinway, le prestigieux facteur de piano, écoute intensément les instruments. Car il ne s’agit pas uniquement de sonner juste. Sorte de Graal, le « bon son » est en redéfinition perpétuelle. Knüpfer raconte en poète et physicien son métier d’orfèvre de l’immatériel.

Pluris - Quelles sont les qualités d’un bon accordeur de piano ?

Stefan Knüpfer - Avant tout, l’imagination. Einstein disait qu’elle est bien plus importante que le savoir. Créer un son suppose d’en avoir l’idée à la fois dans le corps et l’esprit. Il faut aussi des doigts bien entraînés. Un pianiste peut dire : « Ce son, je ne le sens pas, il ne me rend pas heureux. » Heureux, qu'est-ce que ça signifie ? Un pianiste utilise toujours des mots que vous ne pouvez comprendre qu’en les sentant. Jouer soi-même du piano, avoir l’expérience d’un contact physique avec les clés, les sons et leur combinaison aide forcément.

Vous évoquez les émotions et les sentiments. Pourtant, en vous regardant dans Pianomania, on a l’impression qu’il s’agit avant tout d’intellect.

Tout repose sur la physique. « Je voudrais un son rouge », demande un pianiste. Celui que vous entendez est vert, il faut donc calculer quelle couleur extraire du vert pour atteindre le rouge. Pour ce faire, différents paramètres sont modulables : la hauteur des sons, la force de frappe des marteaux… C’est parfois le saut dans l’inconnu ! Bien sûr des ajustements standards s'appliquent : bouger les marteaux de quelques millimètres vers le haut ou vers le bas. Mais il faut savoir les abandonner et être complètement libre. Le piano devient alors terrain d’expérimentation. Attention toutefois à ne pas tâtonner et bidouiller : le résultat serait au mieux un gris mal défini, c'est-à-dire la couleur de la plupart des pianos sur scène. Aucun compositeur n’a écrit pour de tels instruments.

L’importance d’un beau son, du beau timbre, semble évidente pour un violon par exemple, mais pas pour un piano. Pourquoi ?

Passé un certain niveau, un violoniste ou un chanteur ne cherche plus la bonne hauteur ni l’intensité, mais le meilleur son. On ne qualifie pas un chanteur d’excellent parce qu’il chante fort et juste, mais d’après le timbre, la couleur de sa voix. En revanche, on s’imagine qu’il suffit d’un accord juste pour qu’un piano sonne bien. Hélas non ! Cette méprise est le résultat de la relation qu’un pianiste entretient avec son instrument. Le chanteur fait corps avec lui, le violoniste le porte tous les jours sur son dos et l’accorde dès qu’il le faut. Le pianiste, lui, change d’instrument au gré des salles de concert et le fait accorder, parce qu’un piano est une machine encombrante et complexe. Aucun musicien ne connaît plus mal son instrument que le pianiste. Du coup, il n’apprend pas à ajuster le son à ses attentes, mais à s'accommoder du son qu’on lui propose - décevant le plus souvent. Très peu de pianistes avouent qu’on leur met des épaves sous les doigts. Ce qui n’empêche pas tout le monde d’exiger le concert parfait !

Qu’est-ce que ce « bon son » que tout le monde cherche ?

Impossible de répondre à cette question, chaque pianiste a son avis sur la question. Mais tous se rejoignent sur un point : le « bon son » est celui qui s’ajuste le mieux au piano et à la salle de concert.

Dans Pianomania, un spécialiste des instruments à clavier anciens constate qu'avec les pianos modernes les hommes s'égarent dans des machineries de plus en plus complexes. Qu'en pensez-vous ?

Plus l’instrument est naturel, comme les cordes vocales d’un chanteur, plus l’agencement des harmoniques qui composent un son se fait naturellement. Or les pianistes recherchent un « son naturel ». Mais le piano, instrument du XIXe siècle, est devenu extrêmement complexe pour s'adapter aux grands volumes et au public nombreux : tout y est plus tendu, on perd le contact avec le son, de la même façon qu’on perd la notion de distance en parcourant des milliers de kilomètres en quelques heures avec l'avion. Il faut donc retrouver la combinaison naturelle des harmoniques, se rapprocher de la voix pure.

Les salles contemporaines sont toujours plus grandes, comme la Philharmonie de Paris et ses 2400 places, qui devrait ouvrir en janvier 2015. N'est-ce pas l'exact opposé de ce que vous préconisez ?

Le problème ne vient ni des pianos ni des salles de concert, mais de la façon dont on se préoccupe du son. Une salle plus grande n’est qu’un challenge plus important pour trouver un moyen de le faire voyager. Bien sûr, cela exige un effort considérable, mais il en vaut la peine. Lorsque votre propre idée du beau son rencontre effectivement un beau son, c’est un petit moment de pur bonheur qui vous est offert. Cette nouvelle salle, tout le monde l’attend avec impatience !

Les accordeurs mériteraient d’avoir leur nom sur les disques et les affiches de concerts, et de venir saluer sur scène !

C'est vrai ! Une telle absence montre bien le peu d'importance accordée au technicien et à l’instrument sur le marché de la musique classique. Mais personnellement, je ne vois aucun inconvénient à ne pas être sous les feux de la rampe !

Votre travail a tout d’une lutte…

Comment discerner le bon son du mauvais, quand notre cerveau est imprégné du mauvais son des radios et des supermarchés ? Là se trouve mon combat. J’essaie de ne pas perdre le sens de la nature et de le transmettre aux autres. À la recherche du bonheur, nous voyageons à l’autre bout du monde le temps d’un week-end… Alors qu’il suffit de s’asseoir au piano, de jouer ou d’écouter, pas même un morceau entier, juste quelques notes ! Tout à coup, la pression retombe, notre respiration ralentit… et c’est bien moins cher que deux jours à New York !
Crédits photo : Jour2fête/OVALfilm
Article paru dans le numéro #7 VOEUX
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