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Tiphaine Illouz
À savoir | 8 avril
7 mn

Ses photos ont dilaté nos pupilles
L’exposition au Centre Pompidou lève le voile sur une œuvre engagée et complexe, bien au-delà de « l’instant décisif ».

« J’observe, j’observe, j’observe. C’est par les yeux que je comprends. » Ainsi Henri-Cartier-Bresson, ce grand photographe du XXe siècle, définissait-il son art. Le Centre Pompidou rend hommage à l’œuvre immense de celui qu’on appellera « l’Œil du siècle » en exposant plus de 500 photographies, dessins, peintures, films et documents.
« Il n’y a pas eu un, mais plusieurs Cartier-Bresson », commence Clément Chéroux, commissaire de l’exposition au Centre Pompidou. « Son travail photographique, étalé sur plus de 70 ans, n’est pas uniforme. Il a eu plusieurs regards sur le monde et son époque : celui inspiré par les surréalistes, l’engagé politique, le photo reporter, mais aussi le cinéaste, le contemplatif… »
Aux grandes heures du surréalisme, dans les années 20, HCB assiste en bout de table à quelques réunions autour d’André Breton dans les cafés de la place Blanche. Les principes surréalistes « explosante-fixe, érotique-voilée, magique-circonstancielle » l’inspirent, ils deviennent des motifs emblématiques, traduits en objets empaquetés, corps déformés, pas de côté, ou jeux de hasard. Il reprend aussi le thème des dormeurs, comme injonction à écouter sa conscience intérieure. « Forme tes yeux en les fermant », disait André Breton.

PULSATIONS URBAINES

C’est au cours d’un voyage en Afrique en 1930-1931 qu’il attrape le virus de la photo. À tout juste 18 ans, il avait embarqué sur un cargo pour un voyage de rupture symbolique avec sa famille. Son départ signe en effet le refus de l’héritage familial, lui le fils d’un grand industriel du coton (les fils et coton Cartier-Bresson), et aîné de 5 enfants. Les photos qu’il rapporte sont présentées dans les tirages d’époque, en petits formats, et collées sur des carnets.
« Exposer ces photographies jaunies par le temps rend sensible l’évolution du photographe depuis ces petits formats sépia jusqu’aux grands formats d’un photographe devenu institutionnel », poursuit Clément Chéroux. Elles traduisent son attention au rythme de la vie africaine, aux pulsations urbaines, loin de l’œil ethnographique.
À son retour en 1931, il arrête la peinture, et sera photographe. Il repart sur les routes jusqu’en 1936 : Europe de l’Est, Hongrie, Italie, Espagne, Mexique, Etats-Unis… Son style se forge pendant ces voyages intensément photographiques : lignes de force marquées, attention portée au mouvement, angles inédits.

MAGNUM ET LA MATURATION

L’exposition est jalonnée de portraits et d’autoportraits d’HCB qui mettent en regard l’évolution de la photographie et l’évolution physique de l’homme.
En 1947, il co-fonde l’agence Magnum avec Robert Capa, David Seymour, George Rodger et William Vandivert. Désormais, et jusqu’au début des années 1970, HCB sera pleinement reporter : il multiplie les voyages et les reportages aux quatre coins du monde, et travaille pour les plus grands magazines illustrés internationaux. Ses voyages traduisent un engagement politique et personnel : anticolonialisme farouche, engagement sans faille auprès des républicains espagnols, et profonde croyance dans la nécessité de « changer la vie ». Certaines de ses photographies imprimeront à jamais les mémoires du XXe siècle : la foule indienne en deuil lors des funérailles de Gandhi, ou la « ruée vers l’or » des Chinois.
Pendant ces années de production intense, à côté des délais réduits imposés par le système médiatique, HCB cultive des enquêtes personnelles transversales plus profondes, qui combinent reportages, philosophie et analyses sociales et psychologiques, autour de thèmes fétiches : les signes et les acteurs de la société de consommation, les foules, l’incarnation de l’esprit révolutionnaire, le corps dans l’espace urbain, ou encore le rapport des hommes à la machine. « Il y a deux vitesses chez Henri Cartier-Bresson : une vitesse rapide et efficace pour répondre à ses commandes, et des temps plus longs de maturation avec un questionnement sociologique lié à l’évolution de la société occidentale. »

INSTANT DECISIF ET TEMPS ARRETE

En 1952 Henri Cartier-Bresson formule « l’instant décisif » dans son livre Images à la sauvette : « Le photographe bouge, le monde bouge autour de lui et à un moment tout est au bon endroit, il y a comme une concrétion de formes. Ni à l’instant d’avant, ni à l’instant d’après, le doigt part tout seul et déclenche », explique Clément Chéroux. C’est le règne de l’intuition, et de l’instant présent. HCB laisse venir le monde à lui, sans vérification d’angle, pied, ou instruments de cadrage.
Quand il arrête le reportage en 1970, HCB, qui souffre des genoux, a changé de vie. Il renoue avec le temps plus serein du dessin, et sa photo devient méditative. « À la fin des années 1940, il découvre le bouddhisme lors d’un voyage en Inde. Puis à la fin des années 1950, Georges Braque lui offre l’ouvrage Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc d’Eugen Herrigel, livre qui le marquera beaucoup. » Surnommé « l’anguille frétillante », son totem chez les Scouts, le dernier Cartier-Bresson célèbre le temps arrêté et la langueur de l’instant. Une manière de réconcilier le photographe virevoltant et le contemplatif.
Crédits photo : Martine Franck, Paris, France, 1967. © Henri Carti, Accélérateur linéaire, Université Stanford, États-
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Place Georges-Pompidou
75004 Paris - France

+33 1 44 78 12 33
Article paru dans le numéro #18 OVERDOSE
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