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Tiphaine Illouz
Entretien | 22 avril
7 mn

Trois yeux et deux oreilles bioniques
Dans un concert, les gestes comptent autant que la musique, raconte Anne-Elsa Trémoulet, de l'Orchestre de Paris.

 © Marco Borggreve
 © Marco Borggreve
 © Marco Borggreve
 © JB Pellerin
Enfant, elle était fascinée par les concerts classiques : les musiciens tous habillés avec les mêmes vêtements, mus par les mêmes coups d’archets, dans une parfaite harmonie esthétique. C’est cette puissante alchimie qui a poussé Anne-Elsa Trémoulet à apprendre le violon. Après une scolarité au Conservatoire national de Lyon, elle a réussi en 2002 le concours de l’Orchestre de Paris, la première formation symphonique française, en résidence à la Salle Pleyel, et bientôt à la Philharmonie de Paris. Depuis, elle n’a pas quitté « le rang » et interprète aussi bien le répertoire classique que le contemporain, de Mozart à Xénakis. Pour Pluris, elle décrypte les interactions entre l’orchestre et le public.

Pluris – Comment se construit l’alchimie entre les gestes et la musique ?

Anne-Elsa Trémoulet – C’est un travail constant de synchronisation, d’adaptation, d’écoute et de discipline pour arriver à ne faire qu’un dans la musique et la gestuelle. Sur la scène, chaque musicien doit avoir trois yeux : un sur la partition, un sur le Chef d’orchestre, et un troisième sur le violon solo pour effectuer les mêmes coups d’archets, c’est-à-dire mouvoir l’archet dans la même direction, à la même vitesse, et avec les mêmes doigtés. Chaque semaine nous jouons une œuvre différente, à savoir une ouverture, un concerto, suivi d’une symphonie ou une messe. Et à chaque fois nous remettons en cause ce fragile équilibre pour mieux le retrouver grâce à une discipline stricte. Le week-end, chaque musicien consulte les partitions de l’œuvre afin d'évaluer les passages les plus délicats et de les travailler. Le lundi matin est consacré à une première lecture dite « à vue », un déchiffrage musical collectif où nous fixons les premières directives avant de répéter encore et encore jusqu’au mercredi soir, heure de la première représentation.

Quel rôle joue le chef d’orchestre dans cette recherche d’unité ?

Il en est le garant, une sorte de porte-parole de la partition. Il dessine une façon de vivre la musique, et guide l’orchestre, qu’il influence tant au niveau de l’ambiance, de la façon de travailler, que des directions musicales. Sans lui, il n’y aurait sur scène non pas un orchestre, mais 119 musiciens et autant d’interprétations individuelles. Chaque chef d’orchestre a son style et sa « gestique », une personnalité technicienne, ou plus spirituelle et magnétique. Certains parlent beaucoup, d’autres esquissent la bonne interprétation par leur charisme, un simple regard, ou un mouvement de bras. Quel que soit le moyen, il doit être très clair sur ce qu’il veut : un ralenti ici, un équilibre juste, la mise en valeur d’un contrechamp par rapport à la mélodie, un solo qui se remarque sans se détacher… Paavo Järvi assure cette fonction depuis 2010, et il privilégie la communication non-verbale et le langage corporel.

Comment définissez-vous l’écoute ?

Le musicien doit écouter l'audible et reconnaître l'inaudible, à la fois identifier les différents timbres des instruments et en apprécier le rendu sonore dans la salle. Notre écoute est permanente et instinctive, et nous avons des oreilles bioniques : alors que l’oreille gauche est concentrée sur le violon, la droite se déplace virtuellement pour saisir la qualité et la puissance de son dans la salle. Pour accompagner les différents instruments tour à tour et les suivre comme une seconde peau, il nous faut être attentif à chaque détail : le son, le vibrato, et la justesse bien au-delà des notes. Nous sommes à la fois les serviteurs et les interprètes de ces si belles pages de musique que nous avons l'immense bonheur de jouer chaque semaine.

Quel raccord se joue entre une salle et son orchestre ? Comment se reproduira-t-il lors de votre prochain déménagement à la Philharmonie ?

Pour les musiciens, le raccord est cette courte répétition, entre 45 minutes et 1h30, qui vise à ajuster l'équilibre sonore, et à établir la balance entre les différents instruments, selon la couleur et la qualité de son exigées par l'acoustique de la salle. C’est un moment indispensable, surtout en tournée quand nous changeons de salle chaque jour, et pour le réussir, il faut simplement écouter très attentivement. Nous sommes très enthousiastes à l’idée de jouer à la Philharmonie : l’acoustique sera splendide, et de belles surprises attendent les spectateurs ! Cela nous permettra aussi d’atteindre un public nouveau avec des tarifs plus abordables.

Au fond, que signifie la musique pour vous ?

Certaines musiques me donnent du courage, d’autres me rendent amoureuse. Je n’ai jamais autant d’émotions qu’en jouant ou en écoutant de la musique. C’est un concentré de toute une vie, un langage infini constitué d’une foule de sensations, de sentiments. La musique me transperce jusqu’au plus profond de mon être, me nourrit, me donne force et énergie. Sur scène, j’oublie tout, et la musique m’accompagne à chaque instant de ma vie.
Crédits photo : Marco Borggreve, JB Pellerin
Bonnes adresses
Salle Pleyel
252 rue du Faubourg Saint-Honoré
75008 Paris - France

+33 1 42 56 13 13
Article paru dans le numéro #20 RACCORDS
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