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Tiphaine Illouz
Reportage | 18 avril
7 mn

Sons sensationnels
Dans un monde saturé d’images, DIRE ressuscite les plaisirs du son. Et nous offre le premier portrait sonore de l'artiste H. Craig Hanna.

American Girl Craig Hanna © DR
Laëtitia Kozlova est tombée amoureuse de la voix en écoutant la radio. « La voix a une telle présence que j’emportais mon poste partout avec moi, dans ma salle de bains, ma cuisine, en somme dans toute mon intimité », se souvient-elle. Après dix ans à officier dans les coulisses de la Matinale de France Culture et de l’émission Hors Champs, notamment, elle devient productrice d’émissions avec une première série autour de la Révolution russe et une « Grande traversée » sur la Nouvelle Calédonie. « Le son permet des résonances intimes, il relie à l’essentiel, il suggère quand l’image impose. On peut se passer de l’image, tout transcrire et raconter toute une histoire rien qu’avec lui », explique-t-elle.
Pour continuer à utiliser la voix comme une passerelle magique du quotidien, Laëtitia Kozlova a monté sa propre structure, Mémoires sonores. Pour le compte de particuliers, de marques, d’associations d’anciens, elle réalise des portraits sonores en guise de cadeaux d’anniversaire ou de supports mémoriels, comme l’expérience qu’elle a réalisée avec sa propre grand-mère pour son anniversaire. « Pour cette commande familiale, j’ai créé un dispositif où chaque membre de la famille posait sur papier et de manière anonyme une question qu’il n’avait jamais osé lui poser. Ensuite, j’ai passé trois jours chez elle pour m’en faire la porte-parole. » Après des dizaines d’heures d’entretien, le résultat tient sur une clé USB contenant 25 séquences de 2, 3 ou 4 minutes chacune avec un titre pour en faciliter l’écoute. « Le jour de ses 90 ans, nous l’avons écouté en famille : on a beaucoup ri, beaucoup pleuré et restauré ce lien intergénérationnel tout en libérant la parole des anciens. »

Le son, vecteur d’identité et d’émotion

Aujourd’hui, ce travail autour du son intéresse les marques. « Un luxe intelligent doit aller sur le terrain de l’émotion, de l’immatériel et de l’intemporel. Le son permet tout cela, car il délivre de la fraîcheur et de la spontanéité, et on peut le garder à vie », résume Cécile Paszkiewicz, ancienne directrice du Musée Louis Vuitton. Laëtitia et elle ont créé DIRE, un projet qui propose aux marques et aux particuliers de communiquer ou de transmettre l’essentiel par le son. C’est d’ailleurs à l’occasion des 18 ans de son fils et pour lui offrir un témoignage sonore que Cécile a rencontré Laëtitia. « Nous partageons le goût du détail, de l’émotion, et le plaisir des sens. Le territoire du sonore nous apparaît comme celui du sensible par excellence, un terrain infini et inexploré notamment par les marques, résume-t-elle. Le sonore permet un message beaucoup plus spontané et sincère qu’une publicité, même bien écrite et travaillée. »
À Laëtitia de susciter les conditions pour que des pépites explosent, et pour que le sonore devienne une porte vers « ce qui nous relie les uns aux autres, c’est-à-dire nos failles ». En travaillant de préférence chez les gens, et non au bureau, et en ayant toujours en tête qu’une rencontre constitue toujours un mystère. « On ne sait jamais à l’avance ce qui va se passer entre un interviewé et un interviewer, c’est un fil très tenu fait de beaucoup d’écoute, de regards, et d’une certaine façon de s’adresser à l’autre. » Pour l’association des anciens de Sciences Po, elle a réalisé 14 portraits sonores d’anciens élèves des promotions 1943-2015 pour dégager un certain « esprit d’école ». « Grâce à leurs paroles, en une minute, ce sont les premiers pas sur la Lune, la vie étudiante grisante de Sciences Po, Mai 68, ou le jazz dans les caves de St-Germain qui replongent l’auditeur dans la marche du monde. Une femme raconte par exemple à quel point elle a eu du mal à trouver un emploi après son diplôme, ce qui rejoint le combat sociologique des femmes pour l’égalité. »
Pour mettre au jour les failles, elle a adopté le principe de l’école documentaire, « prendre ce que le terrain donne » – l’inverse d’un studio d’enregistrement. « J’enregistre toujours les sons du quotidien, comme les bruits d’une cuisine par exemple selon l’endroit où je me trouve, car le son est toujours et d’abord le produit d’un territoire et d’une temporalité. Ces bruits d’atmosphère permettent de mettre en scène le sonore et de faire vivre le décor. » Autre parti pris de réalisation, la voix de Laëtitia n’est jamais présente. À la manière de Raymond Depardon, elle laisse aussi le temps s’installer pour « permettre à l’intime de se dévoiler » sans brusquer l’autre ou le prendre à défaut. Et aimer le son, c’est aussi être amoureux du silence. « Le silence est le vrai héros du sonore, il est le vide qui met en valeur le plein, c’est lui qui permet à la parole d’exister. » Et il existe des dizaines de silences porteurs d’hésitations, de gêne, d’émotion ou de joie.
American Girl Craig Hanna © DR

American Girl Craig Hanna

Crédits photo : DR
Article paru dans le numéro #62 WAVE
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