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Aurore de Lignières
News | 25 mai
7 mn

La mode, huitième art
Où il est question des Flandres, de Bill Viola, de porte-jarretelles et de Rihanna.

Etienne Lavie Détournement chefs d'oeuvres peinture La Liberté guidant le Peuple © Etienne Lavie
Projet « emoji-nation » inspiration Hopper © Nastya Nudnik
Sur des affiches publicitaires vantant les charmes de la Flandre, de jeunes branchés investissent, en blouson de cuir, casque audio au cou, ce qui ressemble à des tableaux classiques de la peinture flamande. Les publicitaires explorent l’anachronisme artistique pour faire passer leurs messages, et ils ne sont pas les seuls.
Projet « emoji-nation » inspiration Hopper © Nastya Nudnik
Le projet « emoji-nation » de l’Ukrainienne Nastya Nudnik intègre des éléments graphiques des réseaux sociaux dans des tableaux emblématiques. Un picto Retweet dans un Hopper, un smiley représentant « Le Cri » de Munch, une boite de dialogue Too many friend requests malicieusement incrustée dans une « Ascension du Christ » de Dossi… Nudnik revisite les classiques version 2.0 en insérant dans chaque œuvre une dualité chargée d’émotion.
Dans une démarche inverse, Etienne Lavie remplace virtuellement les affiches de publicité des villes par des chefs-d’œuvre de la peinture, ainsi inclus dans des scènes contemporaine qui leur font écho. La « Baigneuse » d'Ingres au bord d’un étang, les enfants du « Chiusi fuori scuola » de Longoni à côté d’enfants attendant le tramway… Au-delà de sa réflexion poétique sur notre rapport à la publicité, l’artiste explore la dimension universelle des attitudes et des enjeux humains. Témoins d’une autre esthétique, les personnages jouent sur leur décalage pour mieux faire ressortir nos similitudes et questionner nos références.
La « Baigneuse » d'Ingres au bord d’un étang
Réflexion poétique sur notre rapport à la publicité

LA MODE, UNE QUESTION D’ATTITUDE ?

Poussant la réflexion jusqu’à l’épure, le vidéaste Bill Viola insuffla parfois à ses protagonistes des attitudes empruntées aux tableaux de la Renaissance. Dans The Greeting, datant de 1995 et inspiré de « La Visitation » de Jacopo Pontormo, trois femmes, dont une enceinte, se rencontrent. Vêtue d’une robe longue et de spartiates, évocation stylée de son modèle, la femme enceinte du tableau technologique du vidéaste incarne celle du tableau de Pontormo. Même s’il n’est qu’un détail dans la démarche artistique de Viola, le vêtement remplit sa fonction d’évocation, mais c’est l’attitude qui lui donne du sens.
The Greeting 1995 inspiré de « La Visitation » de Jacopo Pontormo © Bill Viola
The Greeting, datant de 1995 et inspiré de « La Visitation » de Jacopo Pontormo
Or, combien de stars rabâchent dans les magazines que « la mode est une question d’attitude » ? La petite phrase agaçante, véritable lieu commun, est pourtant défendable d’un point de vue artistique. Le vêtement est vecteur de sens s’il répond à une intention de celui qui le porte. Evoquer un ailleurs ou un autre, faire référence à une œuvre pour soi significative, voire illustrer un tableau intérieur : la mode recherche le décalage, sans lequel elle ne peut rien dire.
Que cherchait à illustrer Rihanna, résille sur le visage, casquette à l’envers au défilé Givenchy ? A quel personnage mythique, à quelle œuvre faisait-elle référence au défilé Gaultier, en tunique de dentelle, fourrure noire et blanche ? Cruella Denfer ? Son acharnement stylistique pourrait-il être assimilé à un authentique travail artistique, comme celui d’Orlan ou de Cindy Sherman ? Dita Von Teese est-elle une artiste performeuse ? Faudrait-il réhabiliter certaines muses de la mode, leurs poses sur tapis rouge, décrypter leur message ?
Parka Givenchy Haute Couture par Riccardo Tisci © Givenchy
Parka Givenchy Haute Couture par Riccardo Tisci

SATISFACTIONS ARTISTIQUES QUOTIDIENNES

On pourrait être tenté de le croire, et d’ouvrir ainsi un champ de satisfactions artistiques quotidiennes, voire de consolation pour les moments de solitude fashion. Qui n’a jamais, sur un malentendu, débarqué savamment déguisé dans une soirée, pour s’apercevoir qu’il était le seul ? Qui ne s’est jamais senti overdressed dans un dîner cool, ingénu en col blanc dans un concert de rock ?
Revivez mentalement ces moments sous un autre angle, démonstratif, protestataire, engagé. Vous n’êtes pas overdressed, vous dénoncez le laisser-aller ambiant, vous n’êtes pas coincé, vous valorisez la pureté… Il ne s’agit pas ici de se raccrocher aux branches d’une tendance fumeuse pour justifier ses flops vestimentaires. La démarche a plus de panache : elle invite à une audace qui ne serait pas gratuite, mais correspondrait à une prise de parole. Aller au bureau en salopette (« Les Temps Modernes »), pour dénoncer la vacuité d’un travail répétitif, ressortir un sac US (le temps n’a pas de prise sur vos convictions)... Tout peut être dit, le seul interdit étant de se vêtir sans réfléchir, de ne pas décliner clairement son identité.
Car nier la mode comme vecteur d’un message personnel et culturel, comme nier le caractère désormais incontournable des réseaux sociaux, ne pas avoir de profil Facebook, ne pas savoir utiliser Skype, c’est se mettre en retrait du monde, c’est refuser de communiquer, un crime à notre époque.
Crédits photo : Nastya Nudnik, Givenchy, Etienne Lavie, Bill Viola
Article paru dans le numéro #24 JELLY
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