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Pascal de Rauglaudre
6 mn
En un demi-siècle, il a transformé un petit assureur local en leader mondial de l’assurance. Fort de ce colossal succès, Claude Bébéar a longtemps dominé la vie économique française, prodiguant sans relâche ses conseils pour la sortir de l’ornière, notamment via l’Institut Montaigne qu’il a fondé. Recevant l’équipe de Pluris dans les splendides salons de l’hôtel d’Axa, avenue Matignon, cet inoxydable grand patron à l’esprit toujours vif a confié ses impressions, teintées d’une légère inquiétude, sur la France et le monde contemporain.

Pluris – À votre avis, quels blocages empêchent la France de rebondir ?

Claude Bébéar – Un des plus gros problèmes de la France, c’est la professionnalisation de sa vie politique. Les gouvernements des trente dernières années sont composés dans l’immense majorité d’hommes et de femmes qui n’ont jamais travaillé dans le privé : que connaissent-ils de l’entreprise ? Que savent-ils de la réalité de la vie économique ? Ils ne prennent aucun risque, et parlent un langage que les Français ne comprennent pas, ce qui laisse la porte ouverte à tous les populismes, qui eux savent s’exprimer avec des mots simples, faciles à comprendre.

Que préconisez-vous pour remédier à cette situation ?

Parmi les mesures à prendre en urgence, il faudrait strictement limiter le cumul des mandats dans le temps, obliger les fonctionnaires tentés par une carrière politique à démissionner pour qu’ils deviennent des citoyens comme les autres, ouvrir la politique à d’autres profils que les énarques, en particulier aux cadres du privés.

Cette situation affecte-t-elle la place de la France dans le monde ?

Bien sûr ! Si elle veut continuer à compter politiquement, la seule échelle valable, c’est l’Europe, dont tous les pays membres partagent les mêmes valeurs helléno-judéo-chrétiennes. Mais aujourd’hui, l’Europe est une espèce de magma incapable de prendre des décisions et de se défendre.

Quelles sont ces valeurs qui constituent l’héritage européen d’après vous ?

Les libertés individuelles, la charité, l’amour du prochain, le sacrifice pour les autres, le respect de la vie. Ces valeurs morales sont fondamentales pour la survie d’une humanité qui ne tombe pas dans un pur matérialisme, ce qui serait dangereux pour elle. Cet héritage vaut la peine d’être préservé.

Cet héritage vous semble-t-il menacé ?

Parfaitement. Les civilisations, en se raffinant, en devenant trop subtiles, trop intellectuelles, perdent de vue l’essentiel, la capacité de résister et la volonté de se défendre. Aujourd’hui, en France et en Europe, on ne sait plus faire la différence entre l’essentiel et l’accessoire, on perd le sens de la collectivité et on n’est plus prêt à mourir pour une idée. L’histoire est riche en civilisations qui ont disparu corps et bien, comme la Grèce antique et l’Empire romain. Si on ne défend donc pas la civilisation européenne avec assez de force, elle pourrait tout à fait devenir secondaire, voire disparaître, ce qui serait une perte pour l’humanité. Et elle ne sera pas défendue par les Etats-Unis, qui sont une nation trop cosmopolite. À mes yeux, elle mérite de rester dominante, car elle contient des choses belles et importantes.

Quel rôle peut jouer l'entreprise pour enrayer ce déclin ?

L’entreprise peut s’adapter aux valeurs de n’importe quelle civilisation. Mais il faut intégrer les valeurs locales à celles de l’entreprise, en embauchant notamment des locaux pour s’adapter à leurs façons de travailler, et en les formant pour qu’ils adhèrent aux valeurs de l’entreprise. C’est ce que nous avons fait chez AXA au Japon, par exemple, où le concept de loyauté n’a pas le même sens que chez nous : il veut dire « se faire hara-kiri » ! Nous avons donc bien dû l’adapter. AXA s’est implanté dans 80 pays, avec des cultures totalement différentes. Le brassage qui se fait favorise l’intercompréhension entre les uns et les autres, et il permet de porter un regard neuf sur notre propre civilisation.
Crédits photo : Richard Kalvar
Article paru dans le numéro #33 INOXYDABLE
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