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Tiphaine Illouz
Entretien | 18 oct.
7 mn
Il ne suffit pas de reconnaître les matières pour devenir « nez ». Être parfumeur se construit autour de rencontres, de voyages olfactifs, de temps et de projets. Domitille Bertier est « nez » chez International Flavors & Fragances (IFF), elle a créé le parfum Flowerbomb pour Viktor and Rolf, et le dernier B. de Balenciaga. Elle prône une éducation à l'olfaction pour apprendre le difficile exercice de s'exprimer en odeurs.

Pluris – Devenir nez repose-t-il sur une prédisposition olfactive ou sur un travail ?

Domitille Bertier – Les deux. Il faut avoir une capacité olfactive, mais c’est une prédisposition qui se travaille toute une vie. Toute petite, je m’exprimais déjà par des relations à l’olfaction, en associant des personnes avec leurs effluves. J’ai grandi au Vanuatu, un archipel au large de l’Australie. Ce lieu très odorant a incontestablement facilité mon apprentissage olfactif : la chaleur, les moussons, le vert, la terre, des épices, des fleurs, tous ces éléments y sont à profusion. C’est finalement beaucoup plus facile qu’en grandissant à Paris. Mais on peut apprendre à sentir en remarquant les odeurs qui nous entourent, en frottant une feuille de sauge ou un grain de fenouil entre ses doigts, ou en étant attentif à la cannelle d'un spéculos.

Comment êtes-vous devenu parfumeur ?

J’ai fait l’Isipca, à Versailles, où l’on entre sur concours olfactif, comme un musicien rentre au conservatoire sur audition. On ne demande pas tout de suite de savoir créer un parfum, mais de classer les odeurs, et de savoir les comparer. Puis, tous les jours, on fait ses gammes : on s’entraîne à sentir des ingrédients à l’aveugle, à dissocier une rose d’un muguet, une fleur d’oranger d’un jasmin, on apprend à les décrire avec des mots, à capter ce qu’ils nous évoque. C’est le premier apprentissage olfactif, indispensable, et un orgue à parfums comprend entre 300 et 400 notes. Bien sûr l’apprentissage des ingrédients ne suffit pas. On dit qu’il faut 10 ans d’expérience à un parfumeur pour commencer à être reconnu. C’est l’un des rares métiers où l’âge et l’expérience valent respect.

Comment un parfumeur compose-t-il un parfum ?

Le parfum est avant tout un travail intellectuel, et je sens tout de suite les odeurs mentalement. Ensuite chaque parfumeur a sa manière de créer ; la mienne est basée sur les associations, c’est-à-dire que j’imagine des accords à partir d’ingrédients individuels. Recréer l’odeur d’un petit pois, c’est en donner l’illusion olfactive, ce qui demande l’association de plusieurs éléments. Pour créer un floral féminin vert, je peux uniquement partir de deux éléments, par exemple le jasmin et le muguet, puis au fur et à mesure, construire des accords plus complexes autour. Une formule de parfum, c’est comme une recette de cuisine, c’est une liste d’ingrédients avec des grammages codifiés de manière très précise. Ces « essais formule » pèsent toujours 100 grammes, ensuite j’affine. Il faut environ deux ans entre le développement d’un parfum et sa sortie sur le marché, et sur les dizaines de parfums imaginés chaque année, seuls quatre verront le jour.
Jus parfum International Flavors & Fragances © DR

Quand vous créez un parfum, comment le testez-vous ?

Tous les parfums développés sont testés sur peau, parfois sur plusieurs peaux, y compris dans les couloirs d’IFF où la phrase qui circule le plus c’est « salut, as-tu de la peau disponible ? » ! Parfois nous travaillons sur l’adaptation culturelle des parfums : une version plus légère pour le marché asiatique, ou au contraire une version « oud » pour le Moyen-Orient, comme pour Flowerbomb qui devient alors plus épicé, plus rose, et plus patchouli. Parfois nous envoyons une fragrance à nos filiales pour demander leurs avis aux acteurs locaux, et effectuer des tests couloir in situ.
Jus parfum International Flavors & Fragances © DR

Qu’est-ce qu’un bon parfumeur ?

C’est une éponge culturelle qui absorbe tout pour s'en inspirer : une exposition, une émission de radio, une association culinaire. Je note beaucoup de choses sur des petits carnets, surtout tout de suite, sinon les impressions passent. Quand je pars en recherche d’odeurs, dernièrement dans une réserve au Mozambique, je note toujours ma première impression, essentielle. C’est aussi quelqu’un qui se nourrit de la commande, car c’est l’essentiel et la richesse du métier. Chaque projet est l’occasion d’ajouter de nouvelles notes à ma banque d’odeurs. Récemment, j’ai par exemple travaillé sur des bougies parfumées fraise petit pois, fruit rouge réglisse, marron potimarron, ou ananas mangue. Chaque recherche permet de se renouveler sans cesse, sans jamais s’enfermer dans une signature.
Jus parfum International Flavors & Fragances © DR
Crédits photo : DR
Article paru dans le numéro #38 SPÉCIAL FIAC
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