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Tiphaine Illouz
Entretien | 1er déc.
8 mn
Historien italien et journaliste passionné par le luxe, Domenico Biscardi a plus d’une corde à son arc. Au fil des années, il a élaboré son propre abécédaire du luxe, fruit de sa réflexion croisée entre la France et l’Italie, qu'il dévoile à Pluris.

Pluris – Comment définissez-vous le luxe ?

Domenico Biscardi – Le luxe repose sur un espace et un temps bannis de la vie frénétique actuelle. Il est à la fois l’exceptionnel, et en même temps un déplacement, un écart qui suppose un travail de transformation et d’intervention de l’homme. Le luxe est l’extraordinaire qu’il n’est pas naturel d’avoir, et c’est aussi quelque chose vers lequel il est naturel de tendre dans l’idée de plaisir, de confort, et de qualité. Le luxe doit aider l’homme à donner un sens profond et élevé à son « faire », et je crois profondément qu’il est lié à l’humain et à sa philosophie de vie.

Quelles sont les différences entre le luxe à l'italienne et le luxe à la française ?

En Italie, le luxe est davantage lié à une famille, à une proximité humaine et à une culture où le goût pour la beauté et la qualité de vie au quotidien ont été sauvegardés. L’Italie résiste plus que la France à l’accélération contemporaine, et Rome reste une ville qui sait aller lentement. Il ne s’agit pas d’être passéiste, mais je crois à un luxe qui allierait la beauté et le temps lent à une organisation tout à fait fluide et contemporaine, pour garder une âme tout en étant bien dans son temps.

Vous êtes amateur de chocolat et co-fondateur du Criollo, un club franco-italien des amateurs de chocolat. Voyez-vous des liens entre le luxe et le chocolat ?

Le chocolat, et plus généralement la pâtisserie, sont un nouveau domaine d’intervention du luxe comme vecteur d’un savoir-faire du goût, d’une esthétique appliquée à la nourriture, et de la recherche d’une matière première de qualité. En témoigne le rachat de la pâtisserie Cova à Milan par LVMH, celle de Marchesi à Milan par Prada, l’association d’Armani et du chocolatier turinois Venchi, ou Cavalli et ses collections d’œufs en chocolat florentin. Depuis l’origine, le chocolat est un mets de luxe lié au sacré et au temps libre, à la naissance des cafés et aux rencontres de l’aristocratie. La pâtisserie est très intéressante pour le luxe, car on peut la décliner par collections, et depuis toujours les chocolatiers pâtissiers installés dans les grandes capitales ont été inspirés par la mode.

L’ABÉCÉDAIRE DE DOMENICO BISCARDI

Oasi / Oasis
Un endroit et un temps dans lequel on peut s’extraire des contraintes de la rapidité, un lieu où l’on défend l’idée de qualité d’un produit, d’une rencontre, d’une idée, d’un projet, d’une relation, et du plaisir intense qui y est lié.
Durate / Durée
Le luxe s’inscrit dans le temps, vise l’éternel inaccessible, défie la nature éphémère des choses et de la courte vie des hommes. Il peut se traduire dans un objet à la longue vie matérielle, dans un aliment de qualité exquise, puis consommé, mais dont la mémoire reste pendant longtemps dans une relation de qualité soumise aux aléas de la vie.
Ozio / Otium
Elément « luxueux » par excellence, l’otium, l’oisiveté des Romains, cette pratique tout à fait positive de s’éloigner de la ville pour gagner la campagne, et réfléchir sur la vie en s’entourant de gens d’esprit et d’amis chers est le nec plus ultra, le maître mot de tout ce qui est de qualité : du temps pour soi au temps du choix, du temps pour s’écouter au temps pour prendre soin de soi et de ses proches, le tout appliqué à l’esprit comme aux objets matériels. Un défi d’autant plus difficile dans une époque qui donne un prix à tout, même au temps.
Radici / Racines
Aux sources de la civilisation occidentale est le classique, qui imprègne toujours notre quotidien sans que nous en soyons véritablement conscients. Une antiquité qui défie le passage du temps, qui est extrêmement contemporaine, qui a su distiller les concepts les plus précieux autour de l’homme et de sa nature. Un voyage à la rencontre de soi et de l’autre à travers Rome et la Grèce, où les idées même de beauté, grâce, harmonie se sont formées. Inscrit dans le contemporain, le luxe sait allier l’héritage classique avec le meilleur des nouvelles idées sans être passéiste ou redondant.
Sprezzatura / Nonchalance
C’est la Renaissance qui a forgé ce terme grâce à Baldassarre Castiglione, auteur du livre Le Courtisan (1528). C’est une manière d’être au monde, le manque d’affectation et de snobisme, la volonté de marquer des différences de statut, un hymne à la fluidité, au naturel construit mais qui sait rendre spontané ce qui ne l’est pas. Je la vois comme le travail de sbozzatura de Michelangelo : à travers le travail passionné sur le marbre il pensait libérer les statues qui y étaient comme emprisonnées. La sprezzatura fait sortir le meilleur de soi, c’est d’abord un voyage à la découverte de soi.
A taille humaine A misura d'uomo
La dimension du luxe est nécessairement humaine, la seule qui peut lui permettre de rester proche de la source et de la cible de son travail : l’homme ! S’en éloigner serait comme renier sa nature et perdre son âme.
Volontà / Volonté
Le luxe est un acte volontaire, pas le fruit d’un hasard. Il demande le choix assumé d’atteindre un objectif, le désir accru d’obtenir un résultat. Il est le résultat de l’implication la plus profonde, de l’adhésion aux principes et aux valeurs humaines les plus positives et universelles.
Le luxe n’est pas seulement l’idée de perpétuer une tradition ancienne de haut niveau, il est la volonté et la capacité d’innover là où il est nécessaire de le faire, et dans le but d’améliorer la qualité du résultat et la vie des personnes visées et impliquées. Connecté à la fois au rêve de perfection et à la réalité avec ses contraintes matérielles, il en fait la meilleure des synthèses.
Contemporaneo / Contemporain
Rivelatore / Révélateur
Le luxe est un espace et un temps où l’on apprend, où l’homme se confronte à l’idée la plus haute et positive de soi et de son activité, où sa valeur non marchande peut se révéler.
Libertà / Liberté
Plus que quoi que ce soit d’autre, le luxe tend à la liberté créative, de choix, de vision tout en faisant les comptes avec les contraintes matérielles qu’il aborde comme des défis à surmonter dans une tension constante et positive, et presque impalpable.
Crédits photo : DR
Article paru dans le numéro #45 LUMIÈRES
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