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Pascal de Rauglaudre
Reportage | 6 nov.
5 mn

Les bibliothèques ensablées de Chinguetti
Une ville se meurt sous les assauts du sable. Et avec elle, d'inestimables trésors.

Quelque part en Mauritanie, au bout d’une piste lunaire, il existe une cité qui résiste encore aux sables du Sahara : Chinguetti. Mais pour combien de temps ? Les peintures rupestres du Néolithique découvertes dans la passe d’Amogjar, non loin de là, dépeignent une région luxuriante, avec une faune abondante, des girafes, des antilopes. Mais aujourd’hui, ses maisons décrépites, ouvertes aux éléments, semblent perdues dans les dunes mordorées d’un désert qui s’étend sans pitié vers le sud, à un rythme de 50 kilomètres par an. Certains scénarios pessimistes prévoient qu’elle sera ensevelie en l’espace d’une génération.
Et pourtant, glorieuse est l’histoire de cette ville alanguie sous la chaleur du désert. Au sommet de sa prospérité, au Moyen-Âge, ce ksar, carrefour stratégique du commerce transsaharien entre le Maroc, l’Algérie, le Sénégal, le Mali et le Soudan, abritait jusqu’à 20 000 habitants et 30 000 chameaux. Les caravanes qui s’y pressaient transportaient de la laine, de l’orge, des dattes, du millet vers le sud, et de l’ivoire, des plumes d’autruche, de l’or, des esclaves vers le nord. L’un des berceaux du savoir de l’Islam, elle comptait une université spécialisée en sciences, religion, droit, médecine, mathématiques et astronomie. La présence de livres religieux lui a valu le titre prestigieux de septième ville sainte de l’Islam, et ses douze mosquées pouvaient accueillir chacune 1000 fidèles.
Aujourd’hui, tout ce qui reste de cette ville érudite est un gros bourg constitué de rues désertes et de maisons en terre séchée, abandonnées par l’Empire maure, avec quelques signes griffonnés au-dessus des seuils. Mais contre toute attente, derrière ces murs dorment 6000 livres anciens, certains depuis le 9e siècle, dans un parfait état de conservation grâce à l’air sec du désert.
Jusqu’aux années 50, une trentaine de familles possédait encore des bibliothèques, mais une sécheresse virulente les a obligées à fuir, emportant avec elles les ouvrages qu’elles se transmettaient de générations en générations. Aujourd’hui, il reste moins de dix bibliothèques dans la vieille ville, qui s’ouvrent aux chercheurs de passage, et aux rares visiteurs venus admirer les incunables et expérimenter l’hospitalité nomade traditionnelle du désert mauritanien.
Ces livres, écrits sur des peaux de gazelle et protégés par des peaux de chèvre, constituent quelques-uns des manuscrits islamiques les plus importants sur la religion, la science et la littérature. La bibliothèque la plus riche, qui est aussi l’une des plus anciennes de l’Islam, contient 1 600 livres stockés dans des cabinets de fer, et malgré ce décor improbable, elle ressemble à une bibliothèque traditionnelle, avec des classeurs de fiches et des tables de lecture.
Celle des Al Ahmed Mahmoud, une famille de cadis, c’est-à-dire de juges musulmans, l’une des dix lignées qui détiennent encore des bibliothèques anciennes, contient des ouvrages de droit musulman et de code pénal. Parmi ses trésors, un émouvant acte de mariage du XIIe siècle, bout de papier écrit à l’encre noire, un Coran du 13e siècle délicatement décoré à la poudre d’or, un traité d’astrologie du 18e siècle.
Dans les autres bibliothèques, qui sont autant de témoins de cet âge d’or médiéval, les livres anciens sont stockés dans de simples classeurs en cartons sur des étagères ouvertes, vulnérables aux éléments – le pire environnement pour conserver des livres anciens. Car Chinguetti est victime du changement climatique, qui se manifeste ici sous la forme d’inondations éclairs, d’érosion sévère, de désertification galopante et de fréquentes tempêtes de sable.
Le meilleur moyen d’empêcher la détérioration de ces livres sans prix consisterait à limiter leurs contacts avec la lumière et la poussière. Mais les derniers habitants de Chinguetti n’ont plus guère que quelques aventuriers pour subsister, et les bibliothécaires nomades sont obligés d’exposer les textes anciens aux visiteurs, au risque de les détériorer davantage.
Pour tenter de conjurer les menaces qui pèsent sur la ville, l’UNESCO a inscrit Chinguetti sur la liste du Patrimoine mondial. Mais repousser les effets du changement climatique exigerait un engagement international soutenu avec des technologies de pointe, comme le traitement de l’eau pour l’irrigation et la culture de plantes résistantes à l’aridité, et surtout une volonté politique qui aujourd’hui fait défaut.

Crédits photo :
Article paru dans le numéro #41 EXPLORATEURS
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