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La vie légère des astronautes
À bord de la Station spatiale, le bourgogne se déguste en bulles.
La vie légère dans l'International Space Station © Pluris, Bartosz Kosowski


 © Pluris, Bartosz Kosowski
Il faut deux jours à Soyouz, taxi de l'espace, pour rejoindre la Station spatiale internationale (ISS). Il doit d'abord atteindre l'orbite de la station, à 350 km au-dessus des océans, puis partir à sa recherche dans l'immensité et s'en approcher – pas évident quand la station tourne elle-même autour de la Terre à 30 000 km/h, pour équilibrer la force de gravité ; moins rapide, elle irait irrémédiablement s'écraser sur la Terre.

À cette allure, la procédure d'arrimage est extrêmement précautionneuse. Une brève secousse et ça y est, le Soyouz est bien accroché à la station. Mais il faut attendre encore une demi-heure que les pressions s'égalisent de part et d'autre des parois. Puis les écoutilles s'ouvrent et les nouveaux venus découvrent enfin les visages blafards des locataires de la station, dont certains n'ont pas croisé d'autres êtres humains depuis plusieurs mois.

L'intérieur de la station tiendrait à peu près dans un A380. Il est constitué de plusieurs modules géants en forme de canette, assemblés pour former un tube long de 74 m. À un bout, les modules russes Zvezda et Zarya, à l'autre ceux d'Europe et des Etats-Unis, Unity, Destiny et Hamony. Sur le tube central sont branchés des installations de stockage, des laboratoires et les postes de contrôle des bras téléscopiques. Un pont fixé entre les modules soutient les seize panneaux solaires qui produisent de l'électricité.

Six personnes habitent la station en permanence, qui attendent toujours l'arrivée de la relève avec impatience. Mais gare aux néophytes : se déplacer en apesanteur est un sport subtil et leur inexpérience peut faire des ravages. Tels des éléphants dans un magasin de porcelaine, ils risquent de s'écraser contre leurs congénères et les parois de la station, ou de heurter les ordinateurs et les autres équipements fixés aux murs par des bandes Velcro.

Petit à petit, ils apprennent à se déplacer sans rien toucher et à s'asseoir dans l'air pour taper sur un clavier d'ordinateur, avec comme seul point d'appui un orteil sanglé dans la paroi. D'une pichenette, ils volent jusqu'à un autre ordinateur pour poursuivre leur travail. Dans ce monde clos, haut et bas n'ont pas plus de sens que droite et gauche ni avant et arrière, et les candidats sont aussi sélectionnés sur leur capacité à se représenter mentalement la station en trois dimensions.

Dans une telle promiscuité, l'hygiène personnelle est une nécessité, mais en apesanteur la toilette est une corvée très délicate. Pas possible de se doucher à l'eau courante, les gouttes d'eau en suspension risqueraient d'entraîner l'étouffement en cas d'inhalation, ou provoquer des courts-circuits dans les équipements. Alors les astronautes utilisent des serviettes humides. Se laver les cheveux est encore plus compliqué, et en général les hommes se rasent la tête avant une mission. Les femmes, elles, doivent jongler avec les micro-rations de shampooing et les serviettes. Quant aux sanitaires, l'expérience est moins traumatisante qu'autrefois : les sacs plastiques ont été remplacés par un système d'aspiration comme dans les avions, mais l'urine est recyclée en eau propre.

Les pièges de l'apesanteur

En apesanteur, le corps se transforme, car toute la physiologie humaine a été conditionnée par la gravité. Les premiers jours, les astronautes se sentent nauséeux. Habitués au plancher des vaches, les fluides corporels se répandent en toute liberté jusqu'à la tête. Les jambes deviennent maigrichonnes jusqu'à ressembler à celles des poulets, et les visages se boursouflent, ce qui présente l'avantage d'effacer les rides et donne l'illusion de rajeunir. Sur les longs séjours, les équipages passent au moins deux heures tous les jours à faire de l'exercice sur un tapis de course ou une machine qui simule l'haltérophilie, pour éviter de se fragiliser.

Il n'y a rien à sentir à bord de la station car les tampons à air filtrent toutes les odeurs. Du coup, les astronautes perdent l'odorat, et le goût aussi : les aliments n'ont pas la même saveur que sur terre, et malgré les litres de tabasco versés dessus, ils gardent un goût de carton.

La station spatiale effectue le tour de la Terre en 1h30 environ, soit seize tours complets chaque jour. Après 45 minutes de lumière du jour, une ligne sombre apparaît à l'horizon, qui divise la Terre en jour et nuit. Pendant quelques secondes, la station est baignée d'une lumière cuivrée, avant de plonger dans le noir total. Trois quarts d'heure plus tard, le soleil réapparaît aussi abruptement qu'il avait disparu, et inonde la station de sa clarté éblouissante.

Cette alternance rapide des jours et des nuits bouleverse l'horloge biologique des astronautes. Aussi les contrôleurs au sol jouent les marchands de sable : à heure fixe, ils obturent les hublots et préviennent les astronautes qu'il est l'heure de dormir. Chaque membre dispose d'une sorte de cabine-armoire où il peut accrocher un sac de couchage au mur et s'installer pour la nuit. Certains s'attachent des oreillers à la tête pour se donner l'illusion de la position couchée. En s'assoupissant, ils aperçoivent des éclats de couleur vive : ce sont des rayons d'énergie cosmique qui percutent leurs rétines – sans danger heureusement.

Mais comme pour toutes les activités de la vie quotidienne, dormir en apesanteur n'est pas facile : lorsque leur tête bascule, les astronautes ont l'impression de tomber d'un immeuble de dix étages. Pendant leur sommeil, leur corps mis en mouvement par les courants d'air conditionné rebondit mollement contre les parois. Le matin, ils sont réveillés par les contrôleurs avec des musiques choisies par leur famille et leurs collègues.

La Terre est un spectacle

Depuis la station, la vue sur la Terre est époustouflante, à condition d'enfiler des lunettes de soleil, car la lumière du soleil est aveuglante. Quand les nouveaux venus regardent à travers les hublots pour la première fois, ils ont le souffle coupé. Le spectacle est encore plus saisissant depuis la coupole, en forme de tourelle de tank, dont les six fenêtres offrent une vue panoramique inouïe. Mais rien ne vaut une sortie à l'extérieur.

Là, les piétons de l'espace embrassent des continents entiers, des chaînes de montagnes et des agglomérations infinies, ils scrutent des traînées de condensation d'avions et le sillage des navires à travers les océans. Bien que leur corps soit lancé dans l'espace à toute vitesse, jamais leurs sens ne trahissent cette vélocité : ils ont plutôt l'impression que quelqu'un fait rouler une immense bille bleue sous eux.

Dans les missions courtes, chaque jour de travail est intense. Dès le petit-déjeuner, les imprimantes crachent les instructions de la journée, pendant que les équipiers rêvent d'un petit café qui ne s'envole pas dans une tasse solidement posée sur la table. Chaque heure est strictement planifiée, et les tâches et les outils de chacun soigneusement préparés par les experts en logistique pour ne pas perdre de temps. Toute l'équipe se retrouve au déjeuner et au dîner. Certains sirotent de la vodka avec une paille, ou s'amusent à gober les bulles de grands bourgognes, d'autres apportent des objets personnels, jouent de la guitare ou du piano sur des petits claviers.

L'heure du départ sonne pour la relève. Les astronautes franchissent le sas, et se plient en quatre pour s'installer dans le petit Soyouz – les dernières versions ont été adaptées aux corpulences américaines. Ils se sanglent à leur siège, le lanceur se détache de la station et file dans l'espace. En quelques secondes, il semble avoir déjà franchi des milliers de kilomètres. Puis protégé par son bouclier thermique, il pénètre dans l'atmosphère dans un jaillissement d'étincelles, et atterrit dans la steppe kazakhe. À l'horizon vrombit l'hélicoptère qui vient récupérer l'équipage. Un berger l'a devancé et observe, fasciné, ces visiteurs tombés du ciel au milieu de son troupeau.

 © Pluris, Bartosz Kosowski


Crédits photo : Pluris, Bartosz Kosowski
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