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Pascal de Rauglaudre
Portrait | 15 février
11 mn
Elle fut la première Française à participer à une mission spatiale en 1996, puis une seconde fois en 2001. Aujourd’hui, Claudie Haigneré préside Universcience, qui regroupe le Palais de la Découverte et la Cité des Sciences et de l’Industrie, après une brève incursion en politique comme ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles technologies puis aux Affaires européennes entre 2002 et 2005. Pour Pluris, elle ravive les souvenirs de son séjour dans les étoiles et explique les enjeux de la transmission des savoirs.

Pluris – Qu’avez-vous appris dans l’espace ?

Claudie Haigneré –Vous savez, nous ne sommes qu’à 400 km en orbite, ce n’est pas si loin que ça ! Mais en voyant la Terre à distance par le hublot, on est fasciné par sa beauté et sa fragilité, seul point visible porteur de vie dans le cosmos tout noir. Mes deux expériences dans l'espace étaient deux aventures humaines interculturelles, le premier vol en 1996 dans la station spatiale russe Mir, et le second en 2001 dans la Station spatiale internationale (ISS). C’était extraordinaire de vivre avec des Russes et des Américains, en ayant pour seul objectif la réussite de la mission. Les langues et les cultures sont différentes, on n’a pas la même façon de penser, ni le même système de mesure. Mais pour construire l’ISS avec un module japonais, un module européen, deux modules russes, trois modules américains et un bras articulé canadien, il faut trouver la bonne solution. Ceux qui sont au sol et ceux qui ont la chance de voler partagent un objectif : le succès, et ils le construisent ensemble. Il n’y a pas d’alternative, et c’est ce que j’ai beaucoup apprécié dans ces missions. Très peu d’aventures internationales sont vraiment success oriented aujourd’hui.

Pourquoi avez-vous attendu dix ans avant de partir dans l’espace ?

Le CNES, l’agence française de l’espace, m’a sélectionnée en 1985 pour conduire des expériences à bord d’une station orbitale. J’étais alors médecin rhumatologue, et j’ai d’abord voulu compléter mon doctorat de médecine par un doctorat en neuroscience. À partir de 1990, j’ai effectué au CNES des programmes de recherche en microgravité, sciences du vivant, sciences physiques, et expériences en microgravité. Je suis partie à la Cité des étoiles, à Moscou, en 1992 pour l’entraînement, qui se fait en binôme, un n°1 et une doublure, un back-up, car on ne peut pas se permettre d’annuler la mission juste avant le départ en cas de problème de santé. Pour ma première mission, j’étais le back-up de mon mari, qui a volé en 1993. En 1996, je suis devenue n°1 pour la mission Cassiopée. Puis j’ai eu la chance d’en faire une autre, la mission Andromède, toujours au départ de Baïkonour avec la fusée et capsule russes Soyouz.

Aujourd'hui, à quoi sert l’exploration de l’espace ?

La recherche spatiale permet de couvrir de vastes champs d’exploration. Une station spatiale en orbite, c’est un laboratoire où la force de gravité n’agit pratiquement plus. On peut y aborder des questions très scientifiques. Avec ma formation de médecin biologiste, j’essaie de comprendre comment la gravité affecte la structuration d’un être vivant, l’écoulement d’un fluide, un phénomène de combustion. Dans les séjours de longue durée, on étudie la physiologie humaine, la façon dont l’organisme se maintient en condition et sa capacité d’agir dans un environnement hostile après un long séjour orbital. À très long terme, certaines équipes imaginent la terraformation, c’est-à-dire la reconstitution d’habitats sur la Lune ou sur Mars dans un environnement reproduisant la Terre.
Ces missions posent aussi la question de la bonne gestion des ressources, car dans ces environnements artificiels, il faut tout économiser, ce qui en retour nous apporte des solutions nouvelles sur la gestion des ressources de la planète. C’est une matière vraiment extraordinaire qu’il faut continuer à explorer et exploiter pour construire l’avenir. La récente mission européenne Rosetta qui a déposé l’atterrisseur Philae sur la comète Tchouri nous a tous subjugués. Nous ne parlons pas assez de ces projets scientifiques et techniques majeurs. Or il y a encore plein de choses à découvrir, les frontières sont faites pour être dépassées, et il faut trouver la façon de rendre cette aventure désirable.

Vous avez eu de multiples vies. Quelle sera la prochaine ?

Oui, on peut dire que j’ai eu plusieurs vies ! J’ai été médecin, chercheuse, ingénieure, ministre, j’ai reçu une formation de pilote d’évacuation de la station en cas d’urgence, et aujourd’hui je suis présidente d’Universcience, un établissement public en charge de la transmission des savoirs, qui regroupe le Palais de la découverte et la Cité des sciences et de l’industrie. C’est important de transmettre ces expériences passionnantes, cette magie, cet émerveillement, cette curiosité. Toute ma vie j’ai essayé de les partager avec des jeunes et des moins jeunes qui posent des questions sur ce que j’ai vu, senti, analysé. L’exploration est inspirante pour eux aussi. Dans le partage et la transmission, il y a aussi la vertu de l’inspiration.

Est-on aussi bien préparé pour être ministre que pour aller dans l’espace ?

Non, c’est le moins que l’on puisse dire ! J’ai été appelée un samedi pour rejoindre le gouvernement, et j’ai pris mes fonctions le lundi ! J’ai eu dix ans d’entraînement pour le vol spatial, mais aucun pour le métier de ministre ! J’ai dû apprendre à manier les leviers du politique, à utiliser les ressorts de l’immédiateté requis par le style des médias, alors que mon naturel me porte plutôt vers la pédagogie qui demande du temps et de la disponibilité. Mais ça ne m’a pas empêcher de vivre des moments passionnants durant ces expériences ministérielles, entourée de collaborateurs formidables, loyaux, engagés et compétents. Nous avons reconstruit toute la filière Ariane 5, après l’échec d’une mission en décembre 2002. Nous avons obtenu l’implantation d’ITER, le démonstrateur de fusion nucléaire, sur le sol européen. C’est une superbe aventure technologique, qui a contribué au fait que la recherche scientifique et technologique soit fortement soutenue politiquement.

Quel rôle peut jouer une institution comme la vôtre dans la crise actuelle de l’enseignement ?

C’est un lieu de découverte, de curiosité, de plaisir au service de l’éducation dite informelle, par rapport à l’éducation « formelle » qui est l’école. Ces lieux complètent « l’éducation qui prépare » par « l’éducation qui inspire ». En dehors de l’école, nous avons plus de liberté, de possibilités d’innovations pédagogiques, sans programmes à respecter, ni évaluations des savoirs par des notes. Notre note, c’est le plaisir d’apprendre. Sur nos sites, nous développons l’interactivité : on peut toucher, questionner, faire. Nous avons transformé la cyber base de la Cité des Sciences en carrefour numérique avec un Fab lab et ses imprimantes 3D, des lieux de créativité autour de la robotique, de la création numérique et du jeu vidéo. J’aime y faire un tour, pour y rencontrer des jeunes qui viennent partager leurs défis, et qui ne seraient jamais venus écouter un exposé scientifique, ni visiter une exposition.

Que pourra-t-on voir à Universciences prochainement ?

J’ai voulu proposer une exposition très intéressante sur le risque et l’audace, bien nécessaire à notre époque si précautionneuse et défiante. En avril, nous recevrons l’avion surprenant de Bertrand Picard, Solar Impulse 1. Au Palais de la Découverte, nous accueillons une exposition du Science Museum de Londres sur le Large Hadron Collider (LHC), le Grand Collisionneur où a été découvert le fameux Boson de Higgs. Quand on voit la taille des capteurs dans des anneaux de 27 km de diamètre, et les vitesses auxquelles les particules se rencontrent, c’est extraordinaire. C’est une fantastique aventure humaine, autant que scientifique et technique. La magie et l’aventure de la science, tout cela fait partie de notre culture. Et c’est passionnant.
Insertion du calorimètre d'Atlas, 2005 - Cern © DR

Insertion du calorimètre d'Atlas, 2005 - Cern

Crédits photo : DR, CERN
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Article paru dans le numéro #53 APESANTEUR
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