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Pascal de Rauglaudre
Entretien | 22 février
9 mn
C'est en 1969, alors qu'il est encore au lycée, que Jacques Glénat publie ses premières bandes dessinées. Depuis, ce passionné de bulles et d'art de vivre a édité avec succès des stars du neuvième art, des séries légendaires, des chefs étoilés, et bien d'autres encore : Claire Brétécher, Claude Serre, Zep, le père de Titeuf, Les 7 vies de l’épervier, La balade au bout du monde, Le triangle secret, Le Décalogue, Paul Bocuse, Yannick Alleno, Frédéric Anton... Cet éclectisme se reflète dans sa frénésie de collections, qu'il dissèque avec verve pour Pluris.

Pluris – C’est grave, la collectionnite ?

Jacques Glénat – La collectionnite, ça ne se soigne pas, et ça peut mal finir ! À partir du moment où on s’intéresse à des objets et qu’on en détient un, on en veut d’autres. Ça commence très jeune, et ça s’aggrave plus tard, quand on s’intéresse à de vrais objets. À partir du moment où on cherche quelque chose, on a envie de monter une collection, un ensemble homogène qui regroupe toutes les œuvres d’un artiste, d’un style, d’une époque… Quand Glénat a publié un livre sur la dynastie des ébénistes grenoblois Hache, dont beaucoup de musées du monde possèdent des meubles, je me suis intéressé à leur travail, et j’ai commencé à collectionner leurs meubles. C’est idiot, le livre avait multiplié leur cote par 100, j'aurais dû le faire avant !

À quel moment le collectionneur parvient-il à assouvir sa passion ?

Voilà bien une question qui relève de la psychiatrie ! On peut posséder les œuvres les plus représentatives d’un domaine ou d’une époque, mais il n’y a jamais de fin – ça serait d’ailleurs très triste s’il y en avait une. Quand vous avez rassemblé les 296 numéros du Journal de Mickey de 1934 au 16 juin 1940, que faites-vous ? Vous pouvez vendre, mais personne n’en veut car il n’y a pas de plaisir à acheter une collection achevée. Il faut la mériter, et ça se travaille. Quel intérêt de posséder d’un coup une collection de Château d’Yquem de cent ans d’âge ? Le vrai bonheur, c’est de la constituer, et de pouvoir placer la dernière bouteille dans le trou qui manquait. C’est une quête continuelle, et quand on arrive au bout, ça se termine tristement. Si vous collectionnez les 100 bouteilles d’Yquem encore accessibles sur le marché, par exemple, quand vous atteignez votre but, vous êtes fort dépourvu quand l’hiver fut venu ! Il ne vous reste plus qu'à recommencer, mais en Impériale !
Couverture du Journal de Tintin © Journal de Tintin

Quelle est votre collection la plus spectaculaire ?

J’ai des collections complètes de bandes dessinées, et aussi de magazines de bédés : le Journal de Mickey, Tintin, L’aventureux, Spirou, Vaillant, Junior, Pif… Pour les héberger, j’ai aménagé le Couvent Sainte-Cécile, dans le centre de Grenoble, en bibliothèque, qui contient aussi un exemplaire de tous les livres publiés par Glénat, soit 12 000 ouvrages. On a engagé une conservatrice, qui nous a beaucoup appris sur la manipulation des livres. Les vitraux d'origine avaient disparu à la Révolution, et j’ai demandé à Joost Swarte, un artiste néerlandais qui fait de la bédé et du vitrail, de raconter l’histoire du livre en vitrail. C’est mon petit musée, j’y expose mes collections, et il est ouvert au public. J’ai demandé à l’Office de tourisme de l’inclure dans ses circuits. Cacher ses objets dans son coin, c’est ridicule, il faut partager ses collections.

Quels objets vous ont demandé plus de volonté, d’énergie ?

Certainement l’un des plus beaux meubles des ébénistes Hache, une commode extraordinaire réalisée pour un parlementaire du Dauphiné. Elle était restée dans la même famille pendant des siècles. Un jour elle s’est retrouvée aux enchères à Drouot, et évidemment, quand je l’ai vue, je l’ai voulue à tout prix. Malheureusement, on était deux, et l’autre acheteur l’a emportée. J’ai accusé le coup, mais j’ai mené mon enquête, et j’ai retrouvé sa trace. C’était un grand marchand d’art du 8e arrondissement. Il n’avait pas réussi à la revendre, nous avons sympathisé, et finalement il me l’a revendue à prix coûtant, en faisant un chèque à la Fondation Glénat. C’est très classe ! Aujourd’hui, elle est exposée dans le Couvent Sainte-Cécile.
Fondation Glénat - Le couvent Sainte-Cécile - Extérieur rue © JM Blache

Fondation Glénat - Le couvent Sainte-Cécile

Fondation Glénat - Le couvent Sainte-Cécile

Avez-vous une collection préférée ?

C’est comme si vous me demandiez lequel de mes trois enfants je préfère, c’est très difficile ! La collection qui donne le plus d’émotion, c’est celle qui est en quête, sur laquelle on continue de travailler. En ce moment, je suis dans les natures mortes flamandes.

Et dans les vins, vous avez aussi constitué une cave ?

J’ai trois bouteilles de Beaujolais, c’est tout ! (Rires) Je me suis intéressé aux vins anciens à une époque où personne ne s’en occupait. J’ai acheté par exemple une caisse de bordeaux inconnus en mauvais état, des préphylloxériques, qui se sont avérés être des Margaux 1866. Personne n’en voulait, je les ai payés 100 balles ! Je me suis intéressé à leur histoire, je les ai fait reboucher par les propriétaires à une époque où ils accueillaient royalement les collectionneurs pour ça. Certains nouveaux propriétaires n’avaient jamais vu les anciennes bouteilles de leur domaine, mais tous ont aimablement accepté de les reboucher. À Cos d’Estournel, par exemple, je suis arrivé avec 12 Cos d’Estournel 1847. Au bout d’une heure tout le personnel du château était là à regarder ces bouteilles ! On les a débouchées, goûtées, rebouchées, et je suis reparti avec des bouteilles neuves. Un service après-vente 200 ans après, c’est bien ! Aujourd’hui, les châteaux ne veulent plus reboucher ces bouteilles anciennes, puisqu’en les reconditionnant, ils donnent une valeur attestée, qui ouvre la porte à la spéculation. Il faut arriver au bon moment.

La collectionnite est-elle un plaisir solitaire ?

Non, justement, vous fréquentez des endroits où vous rencontrez d’autres passionnés qui vous apprennent des choses et réciproquement. Vous passez avec eux des journées à échanger des connaissances sur vos passions communes, chacun apporte sa pierre à la construction d’une grande histoire. Ça devient une passion dévorante, et sans le savoir, vous créez un réseau. Les collections, notamment dans le vin, donnent lieu à des rapprochements humains extraordinaires.

Qu’est-ce que vous ne collectionnez pas ?

J’aime beaucoup la chasse au grand gibier en montagne, tout seul, sans chien, mais je ne collectionne pas les trophées. Quand je tire un beau chamois, un beau mouflon, je les fais naturaliser, parce que c’est un honneur qu’on leur rend. Mais je n’encombre pas la maison avec une collection de massacres. Des bouteilles, des bouquins, des tableaux, ça commence à faire beaucoup !
Fondation Glénat - Le couvent Sainte-Cécile - Bibliothèque © JM Blache
Crédits photo : Journal de Tintin, JM Blache
Bonnes adresses
37 rue Servan
38000 Grenoble - France
Ouvert du lundi au vendredi de 9h00 à 12h30 et 13h30 à 18h00.
Article paru dans le numéro #54 COLLECTIONNITE
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