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Stéphanie Estournet
Focus | 9 avril
6 mn

Les nanars du Louvre
Le Louvre, temple du bon goût classique ? Voire. Visite iconoclaste de quelques tableaux plus navets que chefs-d'œuvre.

Tableau de Daniele Da Volterra, Louvre, Paris © DR
David et Goliath, Daniele Da Volterra
C’est un aspect méconnu du Louvre : le « plus grand musée du monde » est aussi le plus grand pourvoyeur de navets classiques. Sacrilège ! Le Louvre ne symbolise-t-il pas l’adéquation parfaite entre la beauté et le classicisme ? Et pourtant, comme le cinéma a son Chuck Norris, le Louvre a ses ratés fendards, ses œuvres qui flirtent avec le mauvais goût.
Déconstruction de quelques nanars, avec le guide Le Louvre insolent, proposé par Cécile Baron et François Ferrier, aux toutes nouvelles Éditions Anamosa : la désacralisation du Musée d'Entre Tous, la possibilité d'une visite différente, où on se permet de regarder autrement, et surtout de rire.

Quand soudain, des chevaux flottent dans les airs...

Comme on redoute les vagues de Chinois radioguidés et de leurs tongs qui font tac-tac, on débute notre visite dans la sérénité du deuxième étage de l'aile Sully, consacré à la peinture française du 19e siècle. Ici, pas de groupe, des paysages paisibles, une minutie de réalisation. Quand soudain, des chevaux flottent dans les airs. Vous n'avez pas la berlue, Géricault l'a eue pour vous en 1821 quand il a peint ce Derby d'Epsom. Les chevaux, dans une synchronisation parfaite, ne touchent pas le sol. Le mouvement est faux, et les bêtes, étirées dans la largeur du tableau, semblent avoir subi une mauvaise redimension d'image, comme si elles étaient passées malgré elles en format 16/9e.
Le Derby d'Epsom, Théodore Géricault, Musée du Louvre, Paris © DR
Le Derby d'Epsom, Théodore Géricault
C'est l'heure d'aller se frotter à l'aile Denon, la plus fréquentée car elle abrite notamment la Joconde. Là-bas, au fond à droite, chez les Espagnols, se trouve un étonnant Greco, Le Christ en Croix adoré par deux donateurs (c.1590). Jésus y regarde vers le Ciel (son Père) tandis qu'à ses pieds un laïc et un ecclésiastique prient. Voila pour la notice technique. Mais vous/moi, simples quidams fourbus sur une banquette au milieu de la salle 26, voyons-nous l'intention du Greco de réaliser une peinture de dévotion ? Notons-nous l'absence des traditionnels Vierge Marie et saint Jean ? Non, ce qui harponne notre regard, c'est le déhanché du Christ. C'est le bout de tissu, presque un torchon, qui menace de s'envoler. Pour dévoiler son lisse body garanti Epil Minute. Son jeu de jambes. On le voit sur le point de sauter de la Croix pour faire le Village People les bras en Y sur YMCA. Moon walk devant la Crucifixion.
Le Christ en croix adoré par deux donateurs, El Greco, Musée du Louvre, Paris. © DR
Le Christ en croix adoré par deux donateurs, El Greco
Alors on se reprend devant Timoclée captive amenée devant Alexandre (c.1615). Certes, les couleurs sont assez criardes, mais mettons cela sur les temps et les goûts qui changent. On est à Thèbes, il s'agit d'une scène historique, la dame a lapidé un capitaine d’Alexandre après qu'il a abusé d'elle. Que voit-on ? À gauche, Alexandre reçoit sur son trône. Les doigts tendus des militaires dénoncent la femme, Timoclée. Le geste d'Alexandre, moins franc, annonce déjà son pardon. La scène est grave. Pourtant, en arrière plan, un cheval se marre. Il vous regarde, comme pour un selfie, il a le corps pas tellement dans l'axe et l’œil coquin d'une image virale à 5 millions de vues. Il semble vous dire : « Eh, les gars, vous savez quoi ? Alex, il fait genre, comme ça, mais il est cool. La fille va s'en sortir, ça va le faire. »
Timoclée captive amenée devant Alexandre, Zampieri dit le Dominiquin, Zampieri dit le Dominiquin, Musée du Louvre, Paris. © DR
Timoclée captive amenée devant Alexandre, Zampieri dit le Dominiquin

Mauvaises manières

À l'entrée de la salle des Delacroix, on est classique, culture, bon goût. Mais voici que surgit La Scène de déluge (c.1806) de Girodet-Trioson. On voudrait voir le beau de cette diagonale, la souplesse des tissus face à la rudesse des éléments. L'homme soutien de famille portant l'ancêtre, tirant à lui la femme à laquelle s'agrippe l'enfant. On envisage le destin d'une famille, la volonté et la solidarité – l'Histoire de l'Humanité. Mais l'enfant, quand même, mérite une claque – qu'est-ce que c'est ces manières de tirer les cheveux de sa mère ? Et puis de toute façon, tout est fichu, le vieux est mort, l'arbre auquel est suspendu l'homme est en train de céder, la femme agonise, noir c'est noir. Et comme tout est fichu, on a intérêt à faire vingt mètres pour voir La Liberté guidant le peuple, Le Radeau de la Méduse ou Le Sacre de l'empereur. Comme quoi, rare est le nanar, et il faut avoir l’œil pour le récolter parmi les chefs-d’œuvre.
Scène de déluge, Anne-Louis Girodet de Roucy, dit « Girodet-Trioson », Musée du Louvre, Paris © DR
Scène de déluge, Anne-Louis Girodet de Roucy, dit « Girodet-Trioson »
Le Louvre insolent, de Cécile Baron et François Ferrier (avec la participation de Frédéric Alliot), Anamosa, 2016.
Crédits photo : DR
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Article paru dans le numéro #106 SCALE UP
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