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Pascal de Rauglaudre
Évasion | 26 juin
8 mn
« Vous dites visionnaire – je dis imaginatif, créatif, rêveur, habité, torturé par un tourbillon d’idées inhabituelles », disait de lui Emmanuelle Khanh, pionnière du prêt-à-porter des années 1960-70, décédée le 17 février.

Elle parlait de son premier mari, le designer psychédélique Quasar Khanh (1934-2016), père de ses deux enfants, qui a fait l’objet ce printemps d’un beau livre, Quasar Khanh, designer visionnaire, auquel elle a participé.

Réfugié d’Indochine, Nguyen Manh Khanh (de son vrai nom) est arrivé en France en 1949, à l’âge de 15 ans, avec sa mère : élève brillant, il entre au lycée Saint-Louis, à Paris, puis sera diplômé des Ponts et Chaussées.

Quand Emmanuelle, alors mannequin-cabine chez Balenciaga, le rencontre, il a une brosse à dents dans une poche, un réveil Jaz chromé dans l’autre. « Il m’a étonnée dès notre première rencontre : un jeudi après-midi de 1955… », raconte-t-elle dans cet ouvrage auquel elle tenait énormément. « Sa désinvolture, sa façon de faire, jusqu’à sa manière de s’habiller me fascinaient. » Elle l’épouse en 1957 et lui ouvrira en grand les portes du monde de la mode et du design.
Meubles gonflables, soucoupes volantes et haute couture : les inventions psychédéliques de Quasar Khanh ont illuminé les années 60-70. Un beau livre lui rend hommage. © DR

Pionnier du mobilier gonflable

Il y opère en autodidacte, avec une créativité débridée et des « visions » avant-gardistes. Il rencontre le succès avec ses premiers mobiliers gonflables, des structures circulaires en plastique souple coloré, conçues pour une jeunesse en quête d’identité et vivant à ras du sol par anticonformisme.

Cette collection Aerospace, en hommage à la conquête spatiale, sortie en 1968, démontre que du pétrole, nouveau matériau de l’époque, on peut tirer des objets résistants, bon marché et même… flottants. Ce que montre Gérard Oury en les utilisant dans la scène culte de la piscine pour son film Le Cerveau (1969).

La course aux utopies

Le jeune ingénieur s’est choisi un surnom dans l’air du temps, celui où l’homme rêve de marcher sur la Lune – c’est « Quasar », la plus puissante source lumineuse de l’Univers –, et il poursuit sa quête de légèreté et de transparence. Réalisation d’une maison gonflable qui servira de décor au défilé de la maison Missoni, à Milan, en 1967, mise au point d’éléments en Plexiglas qui, juxtaposés ou superposés, deviennent berceau, lit d’enfant, chauffeuse, étagère ou maquette d’un vaisseau mi-avion, mi-bateau volant au-dessus de l’eau : « Le temps de l’opacité où l’on mettait une vie à ne pas se connaître est révolu. Le meuble traditionnel est un signe de cette époque à façades. Aujourd’hui, de la politique à la minijupe, tout concourt à la transparence », argumentait Quasar Khanh dans Le Figaro du 20 septembre 1967.

La voiture Le Cube, qu’il dessine en 1966, compacte pour mieux se faufiler dans les rues embouteillées, est, elle aussi, munie de grandes surfaces vitrées pour admirer le paysage. Une anticipation de la Smart, lancée en 1998, « le tout premier monospace », résume Michèle de Albert, qui la présente aujourd’hui avec d’autres créations de Quasar Khanh dans sa galerie l’Espace, à Ho Chi Minh-Ville.

Produit en très peu d’exemplaires, en 1968, Le Cube a fait une apparition mémorable dans le film de Michel Audiard, Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais… elle cause (1970), avec Mireille Darc au volant, aux côtés de Bernard Blier.

Promenade en Cube

Quasar Khanh se distingue aussi dans la mode féminine, avec une vingtaine de modèles futuristes, où les robes archicourtes ont été d’abord moulées sur le buste des mannequins, à partir de plâtre. Puis dans la mode masculine où ses vêtements – bien coupés et modernes – feront le succès de Brummell à l’été 1971 et 1972.

Mais, une fois sa création aboutie, l’explorateur Quasar Khanh ne s’intéresse guère à la production. « Moi, j’ai perpétué le quotidien, lui a continué en stratosphère », souligne le créateur Philippe Starck qui a collaboré avec lui dès 1971.

L’électron libre Quasar Khanh ne cesse de courir après ses utopies. « Seule Emmanuelle freinait la course, précise le publicitaire Jacques Séguéla, qui faisait partie de leur cercle intime. L’inventrice du prêt-à-porter de marque nous ramenait sur terre. Et pour cause, c’est elle qui nourrissait la tribu. Première femme logo de l’empire de la mode, chignon de gitane, yeux de braise, lunettes à la Scorsese… »
Meubles gonflables, soucoupes volantes et haute couture : les inventions psychédéliques de Quasar Khanh ont illuminé les années 60-70. Un beau livre lui rend hommage. © DR

Bambou et écoconception

Entre les bateaux à trois ponts, les avions à trois ailes qui permettent d’augmenter la portance et de réduire la consommation d’énergie, ou les soucoupes volantes, Quasar Khanh s’invente écrivain de pièces de théâtre ou encore peintre, une discipline dans laquelle il excellait aussi. Quand on lui reprochait ses créations hétéroclites, voire psychédéliques, il répondait : « Je suis “situationniste”, je me laisse pousser par le vent. »

A 62 ans, alors qu’il s’installe à Ho Chi Minh-Ville – Emmanuelle et lui ont divorcé depuis dix ans –, Quasar Khanh se lance dans l’aventure du bambou « incroyablement solide et sensuel, en plus d’être naturel », disait ce pionnier de l’écoconception.

Là, il inaugure une sorte de « design made in Vietnam » à partir des savoir-faire locaux, de sa technique et de ses intuitions fulgurantes. Il signe une ligne de meubles avec des raccords en tubes de métal (plutôt que les traditionnelles ligatures en osier), ainsi qu’une Bambooclette. Ce vélo en bambou a eu de célèbres utilisateurs, tels Johnny Depp ou Kate Moss.

« Notre génération imaginait réinventer le monde, et notre maître à tous était Quasar Khanh », souligne dans l’ouvrage Jacques Séguéla. Dans certaines réalisations d’aujourd’hui, on retrouve la patte de ce créateur qui a vécu la tête dans les nuages.
Quasar Khanh, designer visionnaire, Albin Michel, 2017, 240 p., 49 €.
Crédits photo : DR
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Article paru dans le numéro #133 CASUAL
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